Edito
Vive le grand écran !

Sanctuariser la salle de cinéma en 2014, à l'heure du numérique, des écrans connectés et partagés, quelle drôle d'idée ? D'autant plus drôle qu'elle aurait pour but de préserver un "modèle français" que nous autres Français aimons bêtement contester (alors qu'il n'a pas et n'aura jamais d'équivalent de par le monde). Au prétexte que la fréquentation des salles a baissé en 2013, et qu'une majorité des films produits dans l'Héxagone ne sont pas rentables, il faudrait remettre à plat l'économie d'une industrie qui participe au rayonnement du pays. Si le rapport Bonnell fait parler de lui (comme Maraval avait fait parler de lui l'an dernier avant qu'on l'oublie assez vite, d'autant qu'il tendait un peu le bâton pour se faire battre, lui qui produit notamment Dany Boon, pas le moins payé de nos comédiens), on oublie aussi que récemment, on apprenait que la Culture engendrait pour la France d'énormes retombées économiques (en incluant certes la mode et le lucratif business des jeux vidéo). Il vaudrait mieux regarder de plus près le fond du problème, plutôt que de faire de la salle de cinéma un bouc émissaire jalousé par les premiers financiers du cinéma : la télévision. 

 
Que reproche t-on aux salles de cinéma aujourd'hui ? En premier lieu, et étrangement, de ne pas laisser leur chance à de nombreux films qui "prennent l'air", sorties techniques sur peu d'écrans dont la durée de vie en salles ne dépasse rarement les deux semaines. Peut-on incriminer la salle de cinéma pour cela ? Certainement pas. Il est juste toutefois de constater que trop de films sortent en salles en sachant très bien qu'ils ne rencontreront pas leur public potentiel. Doit-on pour autant moins produire ? Peut-être pas. L'une des rares bonnes préconisations de Bonnell est de souligner que certains films pourraient ne sortir qu'en VOD ou DVD sans passer par la case Salles, comme c'est le cas aux Etats-Unis. Etant donné la qualité médiocre de bon nombre de productions cinématographiques pensées pour la télévision (scénarios et mise en scène insipides, casting passe-partout), et qui vampirisent chaque mercredi de nombreux écrans, il y aurait ici, en effet, du ménage à faire, aussi bien que de salutaires avancées. 
 
Les pertes d'argent constatées le sont uniquement pour des films médiocres dont on se demande parfois comment ils peuvent coûter aussi cher (nous n'épiloguerons pas plus sur les salaires élevés perçus par certains comédiens dont les performances sont rarement inoubliables). Mais, car il y a beaucoup de "mais" dans cette histoire, remettre à plat le système de financement du cinéma français ne garantirait pas une meilleure qualité des films produits. D'autant qu'on peut aussi craindre que soient au final lésés les films plus fragiles, ceux-là mêmes qui n'ont pas vocation à faire des millions d'entrées, mais qui comme dit plus haut participent au rayonnement du cinéma français. De Doillon à Guiraudie en passant par Kechiche, sans oublier les jeunes premiers (Hélier Cisterne, Justine Triet...), ou le cinéma documentaire actuellement en pleine bourre dans notre pays, quelle assurance a-t'on aujourd'hui de voir ces "petits films", ces "films du milieu" chers à Pascale Ferran (qui ne sont pas destinés aux prime-time télé) encore produit plus tard si les chaînes de télévision parviennent à leur fin en souhaitant investir un peu moins dans le cinéma, tout en souhaitant investir "mieux", ce qui passera toujours par des productions supposées bankable à base de stars télévisuelles. TF1 et Canal+ ne viennent-ils pas demander à contribuer un peu moins au financement du cinéma français ?
 
 
La même chose peut s'entendre concernant l'exploitation cinématographique, dont on sait aujourd'hui que près des deux tiers des entrées sont réalisées dans les multiplexes, usines à consommation qui revendiquent sans gêne faire plus de chiffres avec la confiserie qu'avec les recettes billetterie. Les salles fragiles luttent et disparaissent parfois. Sans le soutient des collectivités locales et des subventions publiques, inutile de dire qu'énormément de salles auraient déjà mis la clé sous la porte. Est-ce ce que l'on veut ? Prévoir de sortir sur différents supports en même temps un film serait une erreur et une bêtise qui malmènerait alors profondément ce modèle dénoncé de façon assez incompréhensible. Le cinéma en France s'auto-finance en partie quand le spectateur (souvent sans le savoir), reverse 10% de son prix d'entrée au CNC, lequel reversera ces sommes à l'exploitation, la distribution, la production, l'édition... Même sur les blockbusters américains, 10% des recettes servent indirectement à financer la rénovation d'une petite salle de province. Cette particularité typiquement française, d'abord temporaire (créée au sortir de la seconde guerre mondiale pour contribuer au renouveau de l'industrie cinématographique), est devenue pérenne et participe aujourd'hui à faire de la France l'un des derniers pays au monde à pouvoir encore compter sur une réelle politique économique de l'industrie cinématographique, et qui en englobe toutes ses composantes (de la production à l'exploitation donc). Sans les entrées salles et ces recettes engendrées indirectement, et qui profitent à ceux qui aujourd'hui veulent sans le savoir la fin de ce système, on est certain d'assister au lent déclin de secteurs d'activités qui sont déjà fragilisés aujourd'hui. 
 
Que le spectateur préfère voir un film sur une tablette ou dans une salle, peu importe. Qu'il veuille payer ou non le film qu'il regarde, là encore, peu importe. Mais la salle de cinéma est le destinataire naturel des oeuvres cinématographiques, et il faut la protéger en tant que telle. Les salles de concert comme les théâtres ne sont-ils pas les lieux de diffusion "naturels" des oeuvres musicales et théâtrales, dans le sens où une oeuvre artistique est faite pour être partager au plus grand nombre ? Idem, au fond, pour le sport, où l'expérience collective et émotionnelle se passe dans un stade.  Un réalisateur se dit rarement qu'il souhaite que son film soit vu sur un iPad (idem pour les producteurs et distributeurs qui veulent que le film soit vu par le plus grand nombre de spectateurs le plus rapidement possible). Mais faire un film, c'est aussi vouloir partager une expérience et un travail avec le public. Le rencontrer en festivals, dans les salles à l'occasion de la sortie des films. Les vraies rencontres cinéphiles, surtout en province, entre une équipe de film et le public, se déroulent essentiellement loin des multiplexes, dans des salles animées par des passionnés et des professionnels qui pensent le cinéma autrement que comme un produit de consommation. Là encore, il s'agit de confronter dans le débat plusieurs visions de la cinéphilie, et de rappeler qu'on peut concevoir le septième art comme autre chose qu'un simple passe-temps (souvent commandité par le matraquage médiatique), mais bel et bien comme un dialogue entre une oeuvre et un public. A-t-on déjà vu un cinéaste se déplacer dans le salon d'un particulier pour débattre avec lui du film ? 
 
 
De façon plus pragmatique, imaginer une sortie simultanée salles et dvd porterait un coup d'arrêt à la fréquentation des salles de cinéma (la fréquentation a baissé sur une année fortement marquée par la crise, mais continue d'être un record en Europe dans notre pays), en même temps qu'elle faciliterait et encouragerait le piratage. Il n'y a pas de bénéficiaires du système actuellement autre que les spectateurs des salles de cinéma qui ont encore la chance, en France, de ne pas avoir à faire plus de trente minutes de route (hors coins très isolés) pour accéder à un grand écran. Vouloir faire éclater la hiérarchie de diffusion en place ne ferait que cloisonner encore un peu plus les pratiques des spectateurs. Nous vendre toujours plus d'écrans plats et de tablettes pour y voir (entre autres) des films, et oublier ce sentiment de partager collectivement l'expérience d'une projection, voilà sans doute le mal moderne. Ce mal qui s'attaque à la salle de cinéma oppose à une activité aujourd'hui lucrative les arguments d'une société moderne qui voudrait placer un consommateur derrière un écran. On peut encore aujourd'hui, en 2014, vouloir préférer à cela le charme d'une salle de cinéma, d'un grand écran, et des émotions partagées. 

 

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Critique mise en ligne le 13 Janvier 2014

AUTEUR
Jérémy Martin
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