Edito
Montreal International Documentary Festival - Jour 2

Après une première journée marquée par des documentaires de témoignages, de recueil de la parole, les deux films de mardi auront creusé le sillon exploratoire du genre. Plus que l’écoute, la discussion frontale avec un sujet « d’enquête », ces films optent pour une approche plus empirique de leur objet d’étude, en s’attachant aux lieux traversés, aux décors filmés, et à leurs interractions sur les personnages, avec des fortunes variées.

Ainsi, Jesus Town USA de Billie Mintz et Julian T. Pinder déçoit vite, malgé la promesse d’un sujet loufoque, témoignant d’une réalité cocasse sous le soleil de l’Americana. Soit la préparation méticuleuse d’une reconstitution de la Passion du Christ dans une ville de la Bible Belt, qui ne vit, depuis plus de cinquante ans, qu’au rythme de cette attraction kitsch. Son et lumière bigot et cheap se rêvant blockbuster, elle prend place sur les hauteurs de la bourgade, au beau milieu de l’Oklahoma, où sont plantés les décors en carton-pâte du Golgotha et du palais de Ponce Pilate. Problème cette année, et enjeu central du film : l’acteur bénévole et enfant du pays à qui est revenu l’honneur d’incarner le fils de Dieu dans toutes les étapes de son chemin de croix se révèle être devenu… bouddhiste! Stupeurs et tremblements intimes pour cet obèse débonnaire (oui oui, un Jésus obèse…), qui ne sait à quel saint se vouer ni à quel voisin se confier, de peur que la découverte de son secret ne le mette au ban de sa communauté légèrement flippante (« I’m watching you » lui lance menaçant un patriarche de western se doutant de quelque chose), et ne lui fasse rater le rôle de sa vie. Pur sujet de comédie absurde que n’auraient pas reniés les frères Coen, le film pêche par sa forme indécise, coincée entre documentaire direct et mise en scène quasi-fictionnelle, faite de reconstitutions et de scènes clairement réécrites, qui finit par véhiculer un certain mépris envers ces drôles de paroissiens. À quoi s’ajoute une pauvreté esthétique typique d’une utilisation peu inspirée de la 5D.

Heureusement, ce rendez-vous manqué est immédiatement suivi de la première surprise du festival, avec P.S Jerusalem, de Danae Elon. Preuve que les piètres moyens alloués à un film ne présagent en rien de sa réussite finale. Filmé avec une caméra DV, son esthétique frustre, qui pourrait aisément rebuter de prime abord, est l’une des raisons de sa surprenante force émotionnelle. Sans ostentation, sous la forme la plus basique du home-movie, la réalisatrice filme le quotidien de sa famille déracinée. Fille du grand journaliste de gauche israélien Moshe Elon, pourfendeur d’un rêve sioniste dénaturé après la Guerre des Six-Jours et les débuts de la colonisation, Danae est décidée à revenir avec les siens, après des années d’exil, dans son cocon hiérosolymitain, malgré la supplication de son père avant de mourir de ne jamais entreprendre ce retour aux sources. Elle emporte avec elle ses deux fils de 4 et 2 ans, nés à New-York, et son mari, juif français originaire d’Afrique du Nord, dubitatif face à ce projet, mais prêt à tenter l’expérience. Très vite, les inquiétudes du père disparu se vérifient, et Danae redécouvre la difficulté de garder un équilibre moral et psychologique au centre du brasier du monde contemporain. Confrontée à la méfiance de deux peuples, cette femme engagée documente tous les aspects de son alyah (le retour au pays des juifs de la diaspora). De la scolarisation de ses enfants dans une des cinq uniques écoles mixtes du pays, où juifs et arabes coexistent et se familiarisent avec la culture de l’autre; à la naissance de son troisième fils dans la ville de ses ancêtres; aux questions de plus en plus fréquentes et sidérantes de maturité de sa progéniture sur la situation locale; en passant, surtout, par le malaise grandissant de son mari, très vite déphasé dans cette société étouffante, inégalitaire et raciste. Radiographie de sa vie de couple vacillante face à la folie d’une région avançant sans boussole dans le désert des rancoeurs, le film se transforme en une odyssée intime déchirante. À la recherche de ses racines, Danae Elon ne trouve qu’une terre aride et desséchée sur laquelle aucun lien identitaire ne peut plus fleurir. Trois ans après ce pari, et malgré son volontarisme et sa détermination, qui pousse son couple au bord de la rupture, elle ne peut que s’avouer vaincue par la force néfaste des antagonismes régionaux, et quitter une nouvelle fois son paradis perdu. 

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Critique mise en ligne le 23 Novembre 2015

AUTEUR
Emmanuel Raspiengeas
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