Edito
Lettre ouverte à Paul Verhoeven

Cher Paul,

Voici quelques mots jetés en réaction épidermique aux inepties, une lettre vendue aux esprits du scandale, une missive peut être expéditive que certains trouveront complaisante voir provocante. Mais il se trouve que, justement, en terme de provocation, j’ai beaucoup à apprendre de ces quelques intelligences retorses dont tu es assurément l’un des maîtres, toi, que l’on surnomme le hollandais violent. Et si le légendaire navire auquel on attache la référence déchire l’immensité des flots imaginaires depuis des centaines d’années, cela fait des décennies que tu envoies aux abysses les idées unilatérales et restreintes. La bien-pensance tu n’en as cure. Et pire, elle te dérange au moins autant que tu ne la déranges. Et c’est bien ça qui fait de toi un maverick, un paria, un merveilleux dégueulasse que l’on expatrie tous les six films. C’est aussi cela qui fait de toi un auteur si singulier et - oserais-je le dire - un génie !

On le sait, ça fait un baille que tu poignardes les toiles à grand coups de caméra. Aux Pays-Bas, aux États-Unis, en France ou ailleurs, depuis tes premiers courts et jusqu’à ton dernier long, tu réfutes l’évidence du propos à laquelle tu préfères les regards obliques, insidieux. Depuis ta naissance de cinéaste et jusqu’à ta mort d’homme - car oui, une œuvre comme la tienne ne peut mourir, ton art te survivra, voilà bien une chose aussi dingue que réjouissante, à ton image Paul - tu as toujours fui le cours normal des choses. Et c’est pour ça que chacun de tes films comme chacune de tes scènes se ressentent comme un uppercut. A chaque mouvement attendu, à chaque dialogue imaginé, tu offres l’opposé ou mieux encore, une tierce possibilité directement crachée de ton esprit comme une ligne tangente et tordue, comme quelques phalanges au milieu du visage, comme un doigt levé bien haut à tous ceux qui cloisonnent la pensée. Ton cinéma, Paul, c’est la surprise, la liberté !

Au cours de ta première carrière à Amsterdam - tes contrées natales - tu reprenais les rêves déjà un peu oublié de la Nouvelle Vague française pour les radicaliser, les mettre à nu et à mal, les écorcher au sang. Certains y virent du génie, d’autre du scandale, du dégoût. Mais voilà, tu t’étais posé là, à poil, en maître provocateur et jamais personne ne viendrait t’y déloger. Au pire, tu devrais quitter ton royaume sous les sifflets, les quolibets, mais qu’importe, tu irais planter ta bite et ton drapeau sur d’autres terres et pourquoi pas sur celles couvertes de coke et de paillettes : celles Hollywood ! On viendra même t’y chercher et ton regard de cinéaste sous couvert de l’incontournable muselière des studios se fera encore plus insidieux, encore plus malin, tu y affineras ton humour cynique, aiguiseras ta haine de l’establishment et du pouvoir, du fascisme, du capitalisme, de l’envers d’un monde qui commence à t’irriter, à l’image de celui du cinéma et de son hypocrisie dégoulinante…

Il y a peu, tu as débarqué en France grâce à Saïd Ben Saïd - défibrillateur cinéphile qu’il est important de saluer - pour lui en envoyer une belle aussi à ce cinéma français et cette petite société bourgeoise que tu ne peux t’empêcher de secouer, de cogner et sur laquelle - peut être même contre ta volonté première - tu vomis une bile corrosive à n’en laisser que le squelette vacillant se traîner sous le regard étrange et vénéneux d’Isabelle la sublime. Cette France, elle aura payé pour les autres !

Mais voilà, Paul, dans ton film, une femme se fait violer. Sa réaction n’est pas celle attendue et pire, tu en fais du cinéma à en oublier de dénoncer cet acte atroce et contre morale. Oui Paul, il semblerait que tu aies oublié de dénoncer toutes ces choses pas très stricto-morales qui se passent dans ton film Elle. Enfin, toutes ces choses… Car - si tu poses un regard étonnant, et déroutant en prenant bien soin de nous fracasser la gueule contre ton écran de verre brisé toutes les quarante-cinq secondes - il est, à mon sens, peu compliqué d’en saisir la moelle profonde. Une merveilleuse intelligence à l’exact opposé de cette misogynie que l’on te reproche, simple et efficace. Loin d’être de celles qui demandent d’infinies perspectives pour être correctement entendues, donc. S’il y a bien faiblesse et puissance dans ton film, ce sont les mâles qui - pauvres et risibles - ne font que ramper aux pieds des femmes lucides et en pleine maîtrise. Mais ton film vogue aussi très loin de cette culture du viol que tu alimenterais prétendument. Rien n’est moins normatif que le sexe, le désir ou l’amour. Et contrairement à certain(e)s narcisses féministes - qui auraient, semble-t-il, oublié de regarder ailleurs qu’au centre de leur miroir des idéaux - tu l’as bien compris. C’est pour cela que tu prends la permission de te débarrasser de toute psychologie autour de cet acte. Ici règne la fiction. Ces personnages existent peut être à l’écran, probablement pas dans nos quotidiens.

Aux perplexes gorgés de haine, je demande s’ils auraient préféré un « revenge movie » peut-être plus douteux encore, où l’on aurait attendu que la victime retrouve son agresseur pour le tuer après tortures et atroces souffrances. Mais les discours militant sont parfois (et c’est bien triste) privé de nuances ou de complexité. Ce qui se passe dans tes plans est fou, improbable, monstrueux, peut être amoral, mais jamais maladivement discursif. Tu montres c’est tout et n’invites jamais à l’identification. Et même s’il m’est insupportable de l’écrire en ces mots : ta rhétorique se trouve ailleurs, bien au-delà. Bien sûr, tout cela est aussi subversif que subjectif, bien plus cruel et lucide que fondamentalement mauvais. Soit exactement ce qui caractérise le mieux ton cinéma, selon moi.

Je propose donc, que tu ajoutes un carton "Attention, le viol c'est mal" en début de film. Ceux qui en ont besoin passeront, peut-être avec plus de facilités, au-dessus de ta scène d’ouverture et des déceptions de non vengeance et de non dénonciation qui en découlent. Pour eux et pour eux seulement ! Ainsi, ils éviteront de passer à côté de l’immense plaisir jouissif, un peu masochiste et éminemment malin que tu proposes. Alors, nous serions peut-être en position, en droit, de parler de toutes ces choses qui rendent ton film si grand... Qu'en penses-tu ?

La bonne baise (j’imagine que c’est un mot qui te parle),

Lucien

P.S : A la rédaction du Passeur Critique - vieillards cyniques et libidineux que nous sommes - on est beaucoup à t’adorer et à savoir que ta vie comme la nôtre n’est pas éternelle, alors, s’il te plaît, n'attends pas encore dix ans pour nous faire mal.

Retrouvez :
La critique de Elle
Le podium Paul Verhoeven
La lettre ouverte à Isabelle Huppert

Réalisateur : Lucien Halflants

Acteurs : (Indisponible)

Durée : (durée indisponible)

Date de sortie FR : (date indisponible)
Date de sortie BE : (date indisponible)
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Critique mise en ligne le 07 Juin 2016

AUTEUR
Lucien Halflants
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Rédacteur aux textes ouverts à travers une forme souvent lyrique. Et puisqu'en matière de...
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