Edito
Carnets de Festival : Locarno 2017 # 2

10 août

Après le superbe Un monde sans femmes (2012), et Tonnerre (2014), Guillaume Brac présente au Festival de Locarno Contes de Juillet, une série de deux courts-métrages qui se déroulent sous un soleil d’été. Le premier, L’Amie du dimanche, nous emmène à la base de loisirs de Cergy, en périphérie de Paris, ce gigantesque territoire vert où l’on rêve d’aventures et de découvertes. Brac pose sa caméra sur deux jeunes femmes qui passent leur dimanche, cette journée mélancolique, à s’abandonner aux occupations de cet espace boisé : baignade, ski nautique, etc. Le cinéaste a la faculté de mélanger la simplicité du réel qui s’entrechoque avec la complexité des sentiments. La mise en scène, dépouillée, déborde de vie et d’intelligence. Comme chez Éric Rohmer (L’Ami de mon amie se déroule aussi à Cergy !), les marivaudages vont bon train et la poésie guette derrière chaque feuillage. On peut faire la rencontre inopinée d’un escrimeur ou voguer vers des îles interdites. Le second court-métrage, Hanne et la fête nationale, commence de manière drolatique (une masturbation clandestine) mais se referme sur une note grave (les attentats de Nice survenus le 14 juillet 2016). Nous sommes dans la Cité universitaire de Paris, ce complexe palpitant qui mélange toutes les cultures et tous les corps. Cet éclectisme est si fort que l’on verra un pompier faire de la danse contemporaine dans un bel instant suspendu. Hanne est norvégienne et fonctionne comme un électron : elle attire tous les garçons, ce qui a tendance à agacer les autres personnages. C’est à la fin que l’on entend, par le prisme de la radio, les informations relayant les attentats de Nice. L’innocence et la gaîté d’une soirée sont frappées par l’irruption d’un réel traumatique. Le constat est bouleversant : le réel n’est pas si évident.

J’enchaîne avec un film venu du Japon, Edaha no koto (Sweating the Small Stuff) de et avec Ninomiya Ryutaro. Le long-métrage s’attache rigoureusement au quotidien de Ryutaro de manière très littérale. On le voit marcher, s’habiller, manger, boire de l’alcool ou même se faire rosser par des tiers mécontents dans de longs plans-séquences. On ne distingue pas grand-chose de plus, mais cette routine, de presque deux heures, est hypnotisante. Le film dresse au passage le portrait d’un Japon en déliquescence. Tout le monde a abandonné ses rêves, préférant les bars, et le protagoniste se livre à une noirceur extrêmement ambiguë. Les personnages sont déchirés, en lambeaux, comme les pièces détachées des voitures, visibles à l’arrière-plan, dans le garage où ils travaillent.

L’après-midi, un vieux film jamais monté de Raoul Ruiz, La Telenovela errante, resurgit du passé. Valeria Sarmiento, qui co-réalise, a la bonne idée de réhabiliter ce pamphlet envers les institutions chiliennes, commencé dans les années 90 et qui résonne encore aujourd’hui. Ruiz utilisait la forme du soap-opéra (genre dont l’Amérique du Sud est particulièrement friande) pour le déformer et l’agrémenter de dialogues fins dans un fond insolent. Le film, bercé par un doux surréalisme, est divisé en six petites histoires. Mais l’aura très intellectuelle du long-métrage du théoricien et l’aspect fragmenté du traitement font qu’on s’y perd un peu.

11 août

La particularité du film de ce matin, Qing Ting Zhi Yan (Dragonfly Eyes) de Xu Bing, est qu’il est entièrement construit à travers des caméras de surveillance. L’intrigue n’est pas l’élément le plus pertinent : avec de véritables images, le réalisateur plasticien compose une romance entre deux adolescents en quête d’eux-mêmes. Ce qui intrigue le plus en revanche, ce sont les images pixelisées, inconstantes, qui dégoulinent et sautent sans cesse. Passé l’amusement de voir ce gigantesque catalogue effrayant d’un monde constamment enregistré (on voit des scènes d’accidents de voitures, d’éboulements, etc.), on s’ennuie un peu.

Le festival organise cette année une rétrospective en l’hommage de Jacques Tourneur, le cinéaste incontournable de La Féline. C’est avec une joie non feinte que je m’en vais découvrir son dernier film qui date de 1965, La Cité sous la mer (War-Gods of the Deep). C’est un véritable film d’aventure ésotérique et malicieux qui comprend une belle à sauver dans un monde secret enfoui sous la mer. Le film est en version originale sans sous-titres, quelques mots m’échappent, mais la mise en scène de Tourneur, elle, est très loquace. Pendant la séance, l’image disparaît en raison d’un problème technique. Cet événement est d’autant plus ironique que c’est une version digitale qui est diffusée (supposée être plus fiable). L’œuvre de Tourneur a un peu vieilli, mais elle est toujours enrobée d’une candeur réjouissante dans une sélection aux thématiques très sérieuses.

Je finis la journée avec Gli asteroidi, film italien de Germano Maccioni. Un voyou se confesse auprès d’un prêtre pendant que ses acolytes dérobent des bibelots en or dans les églises. Assez subversif comme point de départ. Pourtant, le long-métrage échoue sur tous les tableaux : film de gangsters, dépeindre une jeunesse désabusée ou encore sonder une société italienne contemporaine précaire dans laquelle tout le monde se débat. Le réalisateur a tenté d’injecter un peu de rêverie avec le personnage lunaire de Cosmic, persuadé qu’un astéroïde va venir s’écraser sur le monde, mais cet aspect est aussi malheureusement inabouti. Gli Asteroidi a même parfois des allures de téléfilm. Aucun intérêt.

12 août

Dernier jour du festival. Je fais une entorse au programme. Je ne vais voir que des films marginaux, c’est-à-dire en dehors de la compétition officielle. Je commence avec Nothingwood, déjà présenté à la Quinzaine des Réalisateurs au dernier Festival de Cannes et déjà sorti dans les salles obscures. On a beaucoup écrit concernant le documentaire de Sonia Kronlund. C’est pourquoi je dirai simplement que c’est un beau geste de résistance où l’art n’est pas simplement un moyen d’oublier les atrocités commises en Afghanistan, mais de rapprocher les hommes dans un élan de cinéma très communicatif.

Je finis cette journée ensoleillée avec La Flèche et le flambeau (1950) de Jacques Tourneur, film d’épées et d’arcs à la Robin des Bois. L’œuvre de Tourneur fourmille d’acrobaties en lycra et d’idées de mise en scène. Présenté en copie 35mm, on observe toutes les imperfections de la pellicule. Un moment de cinéphilie précieux pour conclure le festival.

C’est la loi des festivals, je n’ai malheureusement vu qu’un faible pourcentage de films présentés à Locarno. J’ai notamment manqué Madame Hyde de Serge Bozon, pour lequel Isabelle Huppert vient de décrocher le Prix d’interprétation féminine, ou le Godard, Grandeur et décadence d’un petit commerce de cinéma (1986).

Réalisateur : la rédaction

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Critique mise en ligne le 15 Août 2017

AUTEUR
William Le Personnic
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Amoureux du cinéma et de l’art pour mieux comprendre le monde, veilleur et archiviste de l’image, c...
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