Edito
Braguino & Carré 35

Ce mois de novembre est particulièrement chargé en matière de documentaires thématiquement intrépides et formellement délectables. Que ce soit la visite de la librairie new-yorkaise dans Ex Libris de Frederick Wiseman, ou, plus large encore, la fresque du cinéma américain avec We Blew It du critique Jean-Baptiste Thoret. À cela s’ajoute le contre-champ de l’incroyable tournage de Man on the Moon (Milos Forman) avec Jim and Andy (Chris Smith), le séjour dans un hôpital psychiatrique français avec 12 Jours, du fameux Raymond Depardon ou de la Chine contemporaine avec Argent amer de Wang Bing.

Carré 35

Deux documentaires ont particulièrement attiré notre attention tant ils semblent dialoguer pertinemment sur la question de la disparition. Tout d’abord le plus évident, Carré 35 d’Éric Caravaca (qu’on a pu voir récemment en acteur chez Philippe Garrel dans L’Amant d’un jour) qui raconte l’histoire d’une image manquante, celle de sa sœur décédée à l’âge de trois ans. Les parents ont délibérément détruit toute trace, toute photographie ou pellicule de leur fille. La raréfaction, l’absence d’image de celle-ci bouscule la narration et convoque des ombres archivistiques historiques et personnelles. Le déni est l’un des autres fils conducteurs de cette enquête, et permet de croiser la petite histoire familiale avec la grande, celle de la décolonisation en Afrique du Nord où la France a eu tendance à effacer les aspects sombres. Le documentaire de Caravaca est terrassant de beauté et passionnant dans son rapport à la disparition comme moteur de l’enquête. Cette histoire de fantôme est remplie de motifs, d’indices (un livret de famille, un visa) et même de nombreux rebondissements. Caravaca pose sa caméra sur un passé fuyant, qui cherche à se dérober. Le documentaire tient parfois de l’ordre du miracle, notamment quand il s’attarde sur des lieux abandonnés, tous chargés d’une gravité indicible, notamment avec cette inscription « It's all about memories » (« Tout est question de mémoire »), cette matière intangible que le documentariste essaie de dompter pour braver cette disparition. L’acteur-cinéaste filme aussi longuement la mer et le mouvement incessant des vagues au bord de la plage, comme un secret impassible, impossible à décrypter, ou au contraire l’eau qui est remuée par un bateau dans le parcours du cinéaste qui rejoint l’Afrique, comme pour suggérer que le passé s’apprête à être secoué.

Braguino

L’autre documentaire, c’est Braguino de Clément Cogitore, cinéaste prometteur qui sort tout droit de l’École supérieure des arts décoratifs à Strasbourg. Le plasticien continue son exploration de l’étrangeté des lieux ainsi que de la disparition qui en découle, comme dans le désert de son précédent film, Ni le ciel ni la terre (2015). Braguino a des allures de film de fin du monde, où la civilisation, laissée hors champ, semble s’être éteinte. Le plasticien, substitué à un ethnologue, filme un monde archaïque où une famille (les Braguine) vit en autarcie dans la taïga, cette gigantesque forêt sibérienne. La disparition survient de manière littérale avec des fonds noirs répétés, comme un éclatement invisible du récit qui se délite et se morcèle. Ces noirs sont entrecoupés d’images sidérantes, comme s’il fallait un vide, une pause pour que la représentation des événements ne soit que plus marquante : images élégiaques en hélicoptère, vêtements fantasques des enfants (une robe et des chaussons en peau d’ours), des visions aussi spectaculaires que brutes (la chasse à l’ours). Clément Cogitore est fasciné par ce qui interfère avec l’image, brouille la représentation. Que ce soit la vision nocturne abstraite dans Ni le ciel ni la terre ou dans son travail plastique avec Digital Desert qui dévoilent des uniformes militaires qui se fondent dans le désert. Le cinéaste filme aussi et surtout le conflit entre les Braguine et les Kiline, séparés par une simple rivière hautement symbolique. Cette rivalité entre voisins, pratiquement d’ordre biblique, confère au documentaire une aura d’étrangeté permanente. Braguino, c’est cela aussi, un monde dangereux qui se craquelle, constamment sur le point de disparaître.

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Critique mise en ligne le 29 Novembre 2017

AUTEUR
William Le Personnic
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Amoureux du cinéma et de l’art pour mieux comprendre le monde, veilleur et archiviste de l’image, c...
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