Edito
Bilan de l'année cinéma 2012

Il est communément admis que l’année 2012 a été une petite année cinématographique, certains prétendront évidemment le contraire, mais à en juger par le baromètre pluvieux du dernier festival de Cannes, peu de films allaient véritablement porter, cette année, l’étendard de l’originalité, de la modernité et de la cohérence entre l’expression intrinsèquement artistique de l’œuvre et ce qu’elle peut nous apprendre sur notre monde.

2011 avait accouché de trois chefs d’œuvres, c’était une immense année, Melancholia, The Tree of Life, Black Swan, autant de gifles visuelles, autant d’espoirs de voir le 7e art renaître sous d’autres formes et épouser la métaphore de la métamorphose de Nina, la ballerine du New York City Ballet. Cette année, un seul film a répondu à ces attentes, Holy Motors de Leos Carax, véritable œuvre polymorphe, dialogue intimiste entre le cinéaste et son œuvre et révolution visuelle audacieuse et prometteuse. Holy Motors trône naturellement sur la plus haute marche de nos deux tops 2012 (France et Belgique). C'est aussi le seul film auquel nous avons accordé, cette année, la note de 5 étoiles.

Derrière les transformations  de Monsieur Oscar, émergent une multitude de films de qualité qui ont tous ou presque abordé la question de la destruction, du déclin personnel, de la disparition, de la finitude en cette année de fantasme ésotérique. Si 2011 avait signifié la démission parentale, son absence presque "figurative" du cadre, 2012 a confirmé l’effondrement de la famille nucléaire. 2013 insistera sans doute sur l’individualisme subi, l’homme jugeant son rapport au monde avec tristesse et fatalisme.

La fin du monde n’a finalement pas eu lieu mais elle a donné le La des inspirations. Jeff Nichols l’a vue comme une expression de la paranoïa dans Take Shelter, Abel Ferrara s’en est servie pour se recentrer sur l’autarcie du couple dans 4h44 dernier jour sur terre, Benoît Jacquot pour conter, en tant que métaphore historique de la crise de l'Occident, la fin de la monarchie dans Les Adieux à La Reine, Cronenberg pour dénoncer l’emballement incontrôlé de la finance dans Cosmopolis. Crise financière largement relayée par les metteurs en scène avec plus ou moins de réussite, J. C. Chandor y a excellé dans Margin Call, tout comme Johnnie To dans La vie sans principe ou Cyril Mennegun dans Louise Wimmer, alors que Costa Gavras a accouché d’une vision grotesque et manichéenne de la chose dans Le Capital.

Mais la fin du monde, peut aussi être comprise comme la fin d’UN monde. Le déclin de l'image de soi dans notre rapport aux autres, Anders terrassé par la douleur de vivre dans les rues désertes et mélancoliques d’Oslo, Aurora foudroyée par la fuite en avant du souvenir dans son appartement de Lisbonne dans Tabou ou Hester Collyer préparant son suicide dans l'obscurité de son appartement dans The Deep Blue Sea.  Destruction du corps physique aussi, celui d’Anne dans Amour de Haneke ou encore de Laurence dans Laurence Anyways de Dolan, de Stéphanie dans De rouille et d’os ou de Jacky dans Bullhead.  Déliquescence de la famille face au deuil éprouvé par les King dans the Descendants de Payne, à l’instar de la famille Mee dans Nouveau Départ de Cameron Crowe ou recherche désespérée de cette même figure maternelle de la petite Hushpuppy dans Les Bêtes du Sud Sauvage ou de Bond dans Skyfall. C’est en quelque sorte la disparition généralisée d’une certaine idée de l’innocence qui a frappé les écrans, de celui de Faust en proie à la culpabilité à Camille Redouble où l'héroïne revient sur ses échecs sans les corriger en passant par les étudiants de The We and The I qui découvrent l'âge adulte sous la forme d'un deuil, des gamins d’I Wish qui nourrissent une quête que les parents ont abandonné ou des enfants loups Ame & Yuki qui deviennent adultes sous la coupe bienveillante d'une mère veuve. L’innocence foudroyée  de Pi Patel dans son Odyssée du syncrétisme religieux ou celle de Suzy et Sam dont la fugue est inlassablement condamnée dans Moonrise Kingdom achèvent de souligner une vision pessimiste de l'homme dans le monde.

Déclin de la créativité enfin et du monde artistique dans Go Go Tales de Ferrara toujours, le Music Hall se meurt comme l’inspiration de l’écrivain du Twixt de Coppola ou encore le petit écran et ses sitcoms dans le brûlot de Friedkin, Killer Joe.

D’un point de vue global, 2012 a encore vu la dichotomie USA-France s’affirmer ! Les distributeurs français et belge, dans une moindre mesure (les films belges ayant voix au chapitre dans le plat pays), ont célébré ces deux pays producteurs de films en gavant les salles de leurs productions. Du côté américain, les franchises, les suites, les films de super-héros ont dessiné la tendance sans parvenir à convaincre, les succès commerciaux des Avengers (premier au Box Office US*), du Dark Knight ou de Skyfall (premier au Box Office Français**) ne sont nullement la traduction directe d’une quelconque qualité scénaristique mais bien davantage l’expression d’une allégeance forcenée au tout visuel à laquelle est nourrie le spectateur par le marketing. L’exemple du Millenium de Fincher est à ce titre frappant, faire le remake du film original deux ans après qu’il soit sorti en salles a quelque chose de foncièrement stérile mais de confortable et rassurant. Hollywood accuse un manque de courage sidérant, préférant reproduire des recettes qu’il espère gagnantes au lieu de favoriser la créativité de scénarios originaux. Pourtant du combat qui a toujours opposé le cinéma commercial américain auprès duquel se sont successivement couchés les anciens du Nouvel Hollywood Spielberg, Lucas et Coppola à celui plus indépendant des Carpenter, Friedkin et Ferrara, ce sont les derniers qui sont, cette année, sortis vainqueurs. Coppola a même retourné sa veste en réalisant un film presque indépendant, à tout petit budget. Carpenter n’a pas eu droit à une sortie en salles mais The Ward signe son retour comme Killer Joe marque celui de Friedkin au premier plan. Que dire évidemment de Ferrara qui nous offre deux des meilleurs films de l’année avec Go Go Tales et 4h44. Pendant ce temps, Spielberg réalise un film conforme à sa vision infantilisante du monde, Cheval de Guerre et Lucas cède LucasFilm à Disney pour 4 milliards de dollars confiant la plus grande franchise cinématographique à leur boulimie de rentabilité. Ne parlons même pas d’Eastwood qui continue de nous endormir sous son académisme avec le décevant J. Edgar. Le cinéma indépendant américain reste quant à lui ce qu’il a toujours été, un formidable tremplin de découvertes, Zeitlin avec ses Bêtes, Trank avec Chronicle, Glodell avec Bellflower, Jackson avec Without, Craig Zobel avec Compliance, Azazel Jacobs avec Terri et Durkin avec Martha Marcy May Marlene, autant d’espoirs de voir un jour le cinéma américain enrayer sa course effrénée vers le clonage décérébré de sa propre mise en images.

En France, quelques jeunes réalisateurs se sont illustrés tandis que leurs illustres confrères accouchaient de films plus attendus. A l’exception d’Audiard, Siri ou Laugier cette année, le cinéma français continue de délaisser la forme qu’il abandonne aux américains pour se concentrer sur l’homme et son dialogue avec le cinéma de papa (l’âge atomique, Sport de filles). Les jeunes réalisateurs hexagonaux semblent coincés dans une vision très auteuriste ou Nouvelle Vague du cinéma, sans doute la Fémis reproduit-elle des metteurs en scène à la chaîne leur imposant un point de vue historique du cinéma mais sans leur donner les bases formelles nécessaires. La théorie a des limites structurelles que l’engagement devrait faire voler en éclats, hors ce n’est malheureusement pas le cas. Les films français finissent comme les américains par dangereusement tous se ressembler. Je n’aborde pas ici la question du cinéma commercial français qui, placé sous l’égide de la comédie, a signé quelques belles lettres d’échec cette année (Astérix et Obélix en tête). Finalement, le film français le plus réjouissant de l’année (en dehors évidemment d'Holy Motors) restera le charmant Adieu Berthe de Denis Podalydès qui est parvenu à concilier raffinement de l’humour, qualité d’écriture et originalité de la mise en scène.

Au-delà de cette dichotomie France-USA, le cinéma mondial  se bat pour exister. Les asiatiques adorés des années 2000 se font plus rares, ils restent pourtant une valeur sûre et indispensable de l’éclectisme artistique offrant au cinéma sa plus belle échappatoire (I wish, Les enfants loups, The Raid, Guilty of Romance, Life without principle, Headshot, In another country). Les sud-américains portés par les films argentins sont distribués de manière épisodique et un peu aléatoire comme le reste d’ailleurs des productions mondiales à l'exception des européennes toujours portées pas les mêmes noms (hormi la réjouissante Ecole de Berlin qui affirme une identité vive), la saga indienne Gangs of Wasseypur s’est frayée un chemin grâce à Cannes tout comme certains très rares films africains (La pirogue). Complètent  le tableau les canadiens habituels (Cronenberg, Dolan et Jean-Marc Vallée) et les australiens (Hillcoat, Dominik et Blaire). Merci aux distributeurs qui ont le courage de défendre ces films venus d’ailleurs. La survie du cinéma passe par eux.

De notre point de vue, un seul chef d’œuvre en 2012 mais beaucoup d’excellents films que nous avons mentionnés dans nos tops annuels Belgique et France. L’année 2013 promet d’être fabuleuse comme le laisse présager la preview suivante

Il me reste à vous souhaiter une excellente fête de réveillon au nom de toute l’équipe du passeur critique qui m’a rejoint cette année. J'embrasse chaque rédacteur pour l’occasion et les remercie publiquement de tout ce qu’ils ont apporté au blog cette année. Blog qui a d’ailleurs achevé sa mue en devenant un site que nous nous efforcerons en 2013 d’améliorer pour votre plus grand confort, toujours dans le souci de vous offrir un point de vue indépendant, subjectif et honnête sur le cinéma.

Bonne année à tous,

Cyrille Falisse


Notes
** Box Office France 2012
Box Office USA 2012

 

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Critique mise en ligne le 31 Décembre 2012

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Cyrille Falisse
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