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Love Streams

« La vie n’est que suicides, divorces, promesses non tenues, enfants sacrifiés » dit-il amer en milieu de métrage. Et c’est peut-être là ce qui la rend si merveilleusement belle, si douloureusement indispensable aux esprits malades. En tout cas lorsqu’il s’agit de cinéma.

Cette phrase prononcée dans le film par le personnage de John Cassavetes (qui ne voulait pas jouer dans le film, ne s’imaginant aucunement crédible en séducteur, Jon Voigt était d’abord choisit) pourrait mettre en exergue le noyau du film tant elle en contient l’essence même. Elle dévoile la vision de la vie de Robert (Cassavetes) – homme incapable de tisser une véritable relation, ni avec les femmes magnifiques qu’il côtoie, ni avec son fils, ni avec sa famille - en parfaite contradiction avec celle de Sarah (Gena Rowlands) qui voit l’amour comme un torrent ininterrompu, tumultueux mais immortel, malgré son divorce engagé et la perte de la garde de sa fille qui, doucement, la plonge dans l’hystérie.

Si je devais débuter mon apprentissage de Cassavetes aujourd’hui, je commencerais par celui-ci (dans sa magnifique et complète réédition chez Wild Side), son dernier véritable film, son lègue artistique. Son œuvre comme apport au cinéma est immense, rien ne sert de le rappeler. Mais Cassavetes c’est surtout une manière singulière et écorchée d’aborder les sentiments comme unique raison de vivre. Haine, amour, pitié, infinie tristesse, immense joie… Voici les raisons pour lesquelles Love Streams - outre son caractère testamentaire (Cassavetes se sait malade lorsqu’il entreprend le tournage) et l’addition de tous les thèmes récurrents du cinéaste – résonne comme l’œuvre somme du plus beau des serpents en mue vers la mort.

Mais c’est aussi la découverte d’une composante importante de son cinéma. La communauté (qu’elle soit familiale, amoureuse, amicale…) s’immisce dans chaque plan. La cohésion est la réponse à tous les maux. Les amis picolent, s’enfuient ensemble pour fuir la peur de la mort, la famille de sang et d’amour se bat ensemble pour récupérer la mère atteinte, deux êtres perdus s’accrochant l’un à l’autre pour survivre au monde extérieur, une troupe de théâtre, ses dissensions et ses fuites vers le paranormal, une femme quelque peu misanthrope qui prendra soin d’un enfant abandonné par la vie… Et s’il n’y a dans Love Streams, ni Falk, ni Gazarra, il y a Cassel et surtout Rowlands et Cassavetes, plus troublants que jamais, par leur beauté, par leur évidence et par ce lien d’amour qui les unit à la ville et à l’écran. Le caractère de leur relation est, d’ailleurs, révélé assez tardivement, donnant au film la saveur étrange du doute et de l’ambiguïté que n’aurait pas renié Shakespeare. (Le film paraît s’inspirer de La Tempête jusque dans sa scène finale offrant à plusieurs animaux et - non sans une délicieuse déraison - un abri au déluge).

Une œuvre sous influence. C’est ainsi que l’on pourrait qualifier le cinéma de Cassavetes tant ses personnages flirtent en excès de vie avec la limite de la folie. Alors que Gena Rowlands interprétait avec splendeur la dépression nerveuse dans Une Femme Sous Influence, c’est ici une folie bien plus douce, plus ordinaire, plus proche de ce qui rend l’humain vénéneux. Un poison mélancolique qui s’échappe des personnages pour contaminer le spectateur, le faire passez au-delà du récit dramatique (d’ailleurs souvent anti-dramatique dans son refus de récit et son attrait de la confusion) pour s’imprégner de ces êtres et vivre cette véhémence à leur côté.

Alors, nous nous rétractons par tant de conformités avec la vie qui s’étale devant nos yeux. A l’image de l’enfant qui se cogne la tête pour fuir son père et se marque de la même blessure au front que ce dernier. Comme si dans sa fuite il cherchait à marquer cette toute petite ressemblance, son dernier filament de filiation avec son père de sang. Celui dont il vient et qui ne l’aura jamais vraiment façonné mais qu’il aimera pour toujours d’une façon ou d’une autre. Un homme ô combien imparfait mais si maladroitement véritable qu’il en devient bouleversant. A l’instar de tous les personnages du film dévoilant les brèches profondes de leurs êtres pour mieux s’offrir au spectateur, pour à nouveau, mieux leur ressembler. En fin de film, c’est donc la plus éloquente mélancolie qui s’empare de tout laissant autour une infinie tristesse et le bonheur d’en jouir.

Car c’est là que Cassavetes puise la beauté. Pas au travers de ses plans qui n’appellent que très rarement à la joliesse plutôt qu’à l’urgence ou à l’évidence du cadrage serré sur l’acteur, sur l’actrice ou sur la danse, l’amour, l’embrassade, le baiser, le regard, le hurlement, le vomissement, le rire, les larmes, tous ses élans que la caméra épouse jusqu’à filmer la métaphysique des rêves ; à l’évidence du plan qui dure aussi et prend le temps de s’attarder sur toutes ces choses jusqu’à l’élargissement de la temporalité. Chez Cassavetes, on voit la durée des choses qui passent par la fureur et la langueur mais jamais elle ne se fait sentir par l’ennui.

Mais face à une telle évidente perfection de passion et de travail, rien ne sert de se traîner au palabre, il faut (re)découvrir.

Découvrir un ultime film qui se déverse comme le violent torrent d’amour qui lui offre son titre, comme un flux ininterrompu et indélébile qui fait luire les veines au travers du corps, comme coule l’alcool sur le visage balafré de l’écrivain, comme s’envole la fumée du bout de doigts tremblants. Un film à la mélancolie réelle et jamais reconstituée, le cinéma s’efface, ne reste alors que le palpable des sentiments, des blessures de ces êtres montrés à l’écran, comme une fenêtre sur le monde ou plutôt sur un monde, minuscule, essentiel et intrinsèquement personnel. Mais surtout où l’évidence de toute chose montrée se fait inévitable. Plus rien n’existe que la vie, ni même la vraie vie elle-même, ni même l’écran, ni même les scènes, ni mêmes le moindre plan. Alors, à nos yeux, l’histoire n’est plus et l’humain vit intensément, devant nous, un amour à nul autre pareil, qui secouerait les plus grands doutes, mais un amour immortel.

 

Durée : 2h21

Date de sortie FR : 09-01-1985
Date de sortie BE : 09-01-1985
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Critique mise en ligne le 29 Mars 2016

AUTEUR
Lucien Halflants
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Rédacteur aux textes ouverts à travers une forme souvent lyrique. Et puisqu'en matière de perce...
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