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L'Ange Ivre

Deuxième premier film

En 1947 sort sur les écrans japonais Le Nouvel âge des fous réalisé par Kajiro Yamamoto, mentor d’Akira Kurosawa. Le film dépeint les conditions de vie dans le Tokyo de l’immédiat après-guerre. Pour le tournage, les studios Toho ont fait construire un gigantesque décor à ciel ouvert. La compagnie propose à Akira Kurosawa de réutiliser la rue commerçante et le marché noir créés pour le film de Kajiro Yamamoto. Le jeune réalisateur saisit l’opportunité et s’associe de nouveau avec Keinosuke Uegusa, son ami d’enfance et co-scénariste d’Un Merveilleux dimanche (1947), mélodrame juste achevé dont l’action se déroule dans un contexte similaire. Le duo replonge dans le Japon malade des lendemains de défaite pour jeter en quelques jours les bases narratives de L’Ange ivre, considéré par son auteur comme le premier film sur lequel il estime avoir eu le contrôle (malgré les éclats de génie qui parsèment La Légende du grand judo (1943), Je ne regrette rien de ma jeunesse (1946) ou le suscité Un Merveilleux dimanche). En 2016, L’Ange ivre reste le coup d’éclat inaugural d’un tandem aujourd’hui mythique: Akira Kurosawa/Toshiro Mifune.

« Faisons la paix autour d’une bouteille »

Dans un cabinet médical envahi par les moustiques, le docteur Sanada (Takashi Shimura) extrait une balle de la main de Matsunaga (Toshiro Mifune). Sans anesthésie, ainsi Sanada soigne les voyous. Malgré la méfiance que lui inspire l’animal blessé en face de lui, le docteur insiste pour ausculter Matsunaga et lui découvre un trou dans le poumon droit. Le yakuza qui contrôle le marché noir voisin est atteint de tuberculose. Le lendemain, les deux hommes se réunissent autour de leur vice commun: l’alcool. Pour sauver Matsunaga, Sanada tente de le persuader de tourner le dos à son mode de vie.

« Notre ville est infestée de bacilles, je vais la désinfecter »

Les titres de L’Ange ivre s’affichent sur fond d’une eau noirâtre, troublée par les échappées d’un gaz nauséabond. Idée inaugurale du duo de scénaristes: cartographier leur drame en noyant un tiers de leur décor. D’un côté, il y a le cabinet de Sanada, refuge de la repentie Miyo (Chieko Nakakita, inoubliable actrice d’Un Merveilleux dimanche). De l’autre, le marché noir, misérable domaine de Matsunaga. Entre les deux, un cloaque noir et puant, qui propage le typhus aux enfants et éructe des légions de moustiques à la nuit tombée: allégorie du trou noir qui s’étend dans la cage thoracique de Matsunaga, allégorie de la corruption qui gangrène le Japon en crise de l’après-guerre, soit le suscité Nouvel âge des fous.

Mettre en scène comme si le film était muet

Réalisateur puissamment visuel, Akira Kurosawa estime que les spectateurs doivent comprendre son scénario par la seule force des images, des cadres, des mouvements (des acteurs ou de la caméra). Autrement dit, par la mise en scène. Outre le décor métaphorique de L’Ange ivre, la première heure transmet les enjeux et conflits du script par des compositions appliquées et un art subtil des accessoires: les objets y sont utilisés plusieurs fois et leurs fonctions se font écho (Matsunaga utilise comme porte-cigarette la pince  du docteur qui a lacéré sa chair dans une scène antérieure). À quelques exceptions près (les scènes de bas-fonds dominés par des yakuzas enivrés), L’Ange ivre cultive majoritairement un art discret, qui pourrait être qualifié de « théâtral » tant il s’évertue à créer des images signifiantes, tant la scénographie y est précise, tant les personnages y ont des fonctions clairement établies (beaucoup ont une figure en miroir). Après sa sortie en salles, L’Ange ivre sera d’ailleurs adapté pour les planches avec le même casting, pour un autre succès. Volontiers baroque dans la suite de sa carrière, Akira Kurosawa mesure ici ses effets pour mieux laisser éclater toute sa virtuosité filmique dans une dernière demi-heure d’anthologie.

Style

Les premiers films d’Akira Kurosawa sont souvent rapprochés du néo-réalisme italien. Certes marqué par le cinéma occidental, l’influence des films de Roberto Rossellini ou Vittorio De Sica est manifeste dans la scène du base-ball d’Un Merveilleux dimanche ou dans les premières minutes de L’Ange ivre (les garnements qui insultent le docteur Sanada). Toutefois, le réalisateur nippon ne s’embarrasse pas d’étiquettes et L’Ange ivre puise aussi dans un héritage nettement plus expressionniste. Lors du cauchemar de Matsunaga, le personnage prend la fuite avant d’être rattrapé par l’autre lui-même grâce à un astucieux jeu de surimpressions. Dans le dernier mouvement du film, visage triangulaire, pommettes hautes, joues creusées, les contre-plongées audacieuses et les jeux de lumière transforment Toshiro Mifune en descendant de Conrad Veidt dans Le Cabinet du Docteur Caligari (1919). Mais lors de son climax, l’art d’Akira Kurosawa s’affranchit, se déploie et s’affirme. D’abord il choisit de laisser sa caméra dans un couloir vide, retardant ostensiblement l’affrontement final pour raccorder sur un gros plan d’une main tenant le couteau que l’on sait mortel. Les ombres tranchées et les cadres déséquilibrés marquent le début du combat avant que les deux yakuzas ne s’affrontent dans un inoubliable travelling avant, où la peinture fraîche répandue sur le décor révèle la nature grotesque et misérable de ce règlement de comptes, en une éclatante intuition de mise en scène. Après une échappée lyrique sur les toits du Tokyo gangréné, le célèbre plan de la chute de Matsunaga vient conclure ce tour de force, où un Toshiro Mifune aux gestes désarticulés s’affaisse au milieu du linge flottant au vent avec souplesse. Et l’insolent génie du mouvement d’Akira Kurosawa irradie les pupilles des spectateurs.

« Je me demande si je ne suis pas un ange de vouloir t’aider »

Célébrant les noces entre Akira Kurosawa et Toshiro Mifune, L’Ange ivre est aussi le premier film qui rassemble le futur Kikuchiyo des Sept Samouraïs (1954) et Takashi Shimura. L’autre acteur fétiche du cinéaste tient ici le rôle du docteur Sanada. Pour ce film, le cinéaste cultive la complémentarité entre les deux personnages, et joue constamment à les opposer. Tandis que Toshiro Mifune porte des costumes bien coupés aux larges épaulettes, le docteur Sanada revêt un vieux pardessus râpé et informe. Malgré ces efforts, dans son ouvrage Comme une autobiographie*, le réalisateur avoue à demi-mot avoir échoué à créer la balance parfaite entre les deux héros de L’Ange ivre. Plusieurs raisons à cela: d’abord, il y a les prouesses du débutant Toshiro Mifune, objet de sidération tant pour le public que pour le cinéaste lui-même**. D’autre part, c’est bien la fascination du scénariste Keinosuke Uegusa pour le monde des yakuzas qui reste la source vive du projet. Au cours du processus d’écriture, le personnage de Matsunaga est vite dessiné alors que la création de son antagoniste médecin sera plus laborieuse. Une préférence sensible sur le papier qui se retrouve dans la picturalité du film. Quand les séquences du cabinet de Sanada restent fixes et composées, la caméra s’affole pour filmer la beuverie de Matsunaga dans un club de jazz. On peut donner raison au Senseï, Matsunaga le gangster vole incontestablement la vedette à son bienfaiteur alcoolique, l’ange ivre du titre pourtant interprété par un Takashi Shimura irréprochable. Le romantisme bohème et destructeur demeure plus séduisant que l’altruisme sacrificiel et fastidieux (Sanada a raté une carrière prometteuse en courant les filles et n’obtient de satisfaction, la guérison de ses patients, qu’au terme d’un long processus).

« On a peur de rien quand on est sûr de soi »

Au diable les pensées préétablies, la ressortie de dix-sept œuvres d’Akira Kurosawa est l’occasion de ré-envisager la carrière du cinéaste japonais. De par le déséquilibre susmentionné (son ébriété, CQFD), L’Ange ivre n’est sans doute pas à compter parmi les réussites irréprochables d’un cinéaste évidemment majeur. À charge encore, le symbolisme outrancier du film accuse une certaine lourdeur (Matsunaga jette une fleur dans l’étang boueux alors qu’il succombe de nouveau à ses démons). Ultime grief, le long épilogue du film assène le message des scénaristes avec insistance, peut-être pour contrer le pouvoir d’attraction involontaire qu’a exercé Toshiro Mifune une heure trente durant. Malgré ces reproches, en 2016, L’Ange ivre est un film qui fait du bien. Akira Kurosawa souhaitait que ses films divertissent le public, son œuvre humaniste et profondément personnelle n’en est pas moins résolument tournée vers le spectateur, quitte à être démonstrative (sur ce point, Akira Kurosawa peut se rapprocher d’un cinéaste comme Steven Spielberg). En ces temps où la nécessité de croire à nouveau en l’homme devient si pressante, L’Ange ivre apparaît comme une œuvre étrangement actuelle, célébrant sans cynisme la bonté et la volonté humaine.

 

*Paru en français aux éditions « Petite bibliothèque des Cahiers du cinéma ».

**Je ne résiste pas ici à recopier un court passage de Comme une autobiographie : « (…) …un metteur en scène peut disposer d’un atout merveilleux, et cet atout peut se transformer en un terrible tracas. Si je laissais Mifune devenir trop séduisant dans le rôle du gangster, l’équilibre avec son adversaire, le docteur joué par Takashi Shimura, serait compromis, et si cela se produisait, il en résulterait une distorsion de la structure d’ensemble du film. Mais il aurait été désastreux de contenir la puissance attractive de Mifune, au moment où sa carrière s’ouvrait, et cela pour équilibrer la structure du film. En fait, le pouvoir d’attraction qu’exerçait Mifune, il le devait à des qualités personnelles puissantes, il l’avait de naissance, sans même le rechercher. Je ne voyais aucun moyen de l’empêcher d’émerger, et de tirer l’attention à lui – sinon l’éloigner de l’écran. J’étais pris dans un véritable dilemme. Les qualités de séduction de Mifune me donnaient en même temps de quoi me réjouir, et de quoi me faire du souci.

C’est au milieu de ces contradictions que L’Ange ivre vint à la vie. Ce dilemme, bien sûr, ne manqua pas de pervertir la structure du drame et le thème du film devint quelque peu confus. (…) ».

Durée : 1h38

Date de sortie FR : (date indisponible)
Date de sortie BE : (date indisponible)
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Critique mise en ligne le 25 Mars 2016

AUTEUR
Olivier Grinnaert
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Je fus initié au cinéma dans les années 80 par le gérant d'un vidéo-club pr...
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