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Gerontophilia

Gerontophilia. Un mot clinique qui claque sur le papier, comme le dernier Lars Von Trier. Un mot qui rebute et alimente les blagues de bureau. Une réalité pourtant, pour l'un des amis du réalisateur qui, adolescent, s'éprit des septuagénaires William Burroughs et Allen Ginsberg. Il y a des mots qui ne prennent pas de gants. Comme un certain cinéma. Fondateur du mouvement punk queercore, opposé à l'hétéronormisme et à l'establishment gay dans les années 80, Bruce LaBruce avait depuis rejoint le côté obscur de la caméra via ses bricolages underground et porno-nihilistes. Cette marque de fabrique ayant fait fuir la presse et ruiner les carrières, se voit aujourd'hui promu par son propre pays, le Canada, qui lui lève des fonds, ouvrant le champ des possibles. Sorti des effluves de rangers et de stupre, le rejeton de Kenneth Anger et de John Waters se shoote ici  à l'éther et dévoile son visage romantique, prenant à bras le corps un sujet sensible et baptisant au passage Pier-Gabriel Lajoie, dans son tout premier rôle. Touchant par sa singularité, Gerontophilia est un lavage anti-sceptique qui panse les plaies d'un vieux tabou.

GERIATRIP

La vie de Lake semble paisible. En couple avec Désirée, le garçon maitre nageur bride pourtant une pulsion. Sa gérontophilie. Dans ses moments de solitude, bercé par ses émois désavoués, il aime lorgner les visages creusés de la rue, ou croquer quelques rides sur un carnet de dessin, caché soigneusement. Mais c'est à la piscine, lorsque le barbon barbote, flotte et noie sa glotte, que l'embarras se dresse en public, par un simple bouche-à-bouche. Un problème de taille pour Lake qui, tourmenté par ces aléas de cause à effet, va devoir redoubler de vigilance dans ce nouveau poste d'aide-soignant en hospice, dégoté par sa mère. Chassez le naturel, il revient au galop. A l'intérieur de ce huis clos intimiste, Lake franchira la ligne déontologique, bravant l'interdit et le flagrant délit, pour mieux se jeter à corps perdu dans une relation amoureuse avec Melvin, un patient. Acteur de théâtre, Walter Borden, interprète humblement cet octogénaire gay et acariâtre qui parle du bout des yeux, tirant des plans sur la comète à défaut de pouvoir se tirer vers l'océan. Fidèle à ses lubies, Bruce LaBruce dissèque pour la première fois la fascination fétichiste avec une pudeur déconcertante, transcendée par la sensualité tactile des corps, la profondeur des regards, le partialisme des plans et la beauté de la photographie. Aseptisant avec soin le fantasme sexuel et la sensation d'appropriation, il expose clairement l'attirance physique et sexuelle, sans crudité ni voyeurisme, isolant toujours le sexe en hors-champs. Dans ce conte étiologique, au-delà du trip, le réalisateur cherche surtout faire à ressentir à Lake, l'intériorité de ses hôtes, extirpant la sève empathique et juvénile du jeune acteur pour fabriquer une Lolita inversée. L'éphèbe veut comprendre et posséder Melvin tel qu'il est, tel qu'il fut. Testant ses médicaments, partageant avec lui quelques  confidences, un peu d'alcool et de poker, il dénigre ses tâches, ses collègues et sa responsable, qui finira, impuissante, par fermer les yeux devant l'idylle. Dépassant le postulat d'une paraphilie trop souvent épinglée par les faits divers, le scénario traite ainsi son sujet comme un non-tabou. Gerontophilia brise la transgression et occulte le racolage pour se concentrer sur le rapport amoureux universel, mutuellement consenti et sociétalement exclu. Taclant Harold & Maud au passage, là où Ruth Gordon unissait les deux amants malgré leur différence d'âge, il s'agit ici de porter en étendard une romance insolente contre la morale civilisée qui interdit le mélange des oppositions, reflété par le paradoxe des deux relations de Lake. Ado, octo, même combat. Même si ce combat "contre la nature" divise son entourage. A l'inverse de Désirée qui, malgré sa peine, soutiendra contre toute attente le courage bienveillant de son "saint", on regrette la présence minime de la mère face à un sujet exempt de bavardages inutiles.

Le film  met aussi en lumière la considération des personnes âgées, révélant d'autres tabous. La solitude, l'abandon familial, la dépendance et le traitement gériatrique hantent les couloirs de l'institut, zombifiant des êtres humains privés de désirs, que l'on transite du lit à la planche dans une logistique mortifère. "Les vieux sont invisibles" confiera Melvin. A l'instar d'Amour, ces seniors, inutiles aux yeux d'une société qui accorde désormais de l'importance à la jeunesse, subissent un déshonneur moral aussi violent que leur dépérissement physique. Ils ne doivent plus profiter, ni baiser, car les normes sociétales, biologiques, et l'érotisme contemporain conditionnent les êtres humains du même âge à entretenir des rapports entre eux. Offrant ainsi du plaisir au plus démuni, Lake lui rend ce dont la civilisation le prive. Il lui offre aussi la liberté, kidnappant l'objet de son affection pour l'embarquer dans un road trip occupant la deuxième partie du film. Dans ce voyage intimiste et salutaire, Melvin savoure sa cure de jouvence, tel un vieillard des "Belles Endormies", même si son sauveur dédaigne l'évidence de sa fatalité. Fuyant les poncifs et le temps pour mieux jouir à temps, Lake sait pourtant au fond de lui que ce dénouement tragique et privatif cristallisera toujours l'idole, quelle qu'elle soit, détruisant par effet-miroir, un idéal impossible à vivre. Peu importe avec qui, finalement. Dans cet épilogue, La balade "Child i will kill you" des Crystal Castle, qui ouvrait le bal de son dépucelage sous psychotropes, prend tout son sens.

PINK IS NOT DEAD

Saupoudrée  d'images lisses et d'un montage convenu qui éradique ses délires do-it-yourself, l'aspect formel et mainstream de Gerontophilia interroge malgré tout. Le parcours de cette love-story enchaîne les péripéties prévisibles dans un rythme qui s'épuise un peu. Le réalisateur préféré de Kurt Cobain visait-il un public plus large, loin de ses expérimentations warholiennes ? Apaisée, la Bruce ? N'ayant plus rien à prouver, il veut juste se détourner de sa paroisse, malgré la colère des fidèles. Sorti du style, c'est l'incompréhension. Une histoire vraie pour David Lynch. Pour pallier l'échec, on préfèrera parler de "maturité", mais elle n'existe pas chez un punk. Elle découle d'une démocratisation de la réflexion qui ne colle pas à son esprit contre-culturel.

Loin de toute perspective commerciale, le réalisateur utilise juste un nouveau langage dont l'incongruité consiste surtout à démolir les codes  de la comédie romantique américaine sans les altérer, avec toute l'ironie potache qu'on lui connait. Hustler d'un Hollywood qui le stigmatise depuis ses débuts, voila une belle occasion de tapiner sur la voie publique, tout en choisissant minutieusement son coup. En liftant la subversion, qui se passe ici de sexe, LaBruce brusque et offusque une dictature en l'empoisonnant de l'intérieur, détournant ses fondements pour mieux les dépouiller, et nous offre sa plus belle irrévérence obséquieuse. Une cohérence contestataire sous un aspect pop-culture qui le suit de film en film, titillant par ses provocations le politiquement correct, la conscience, la morale et les diktats culturels du corps. Pointant son bâton de prêcheur vers les problèmes de ces marginaux qu'il ressent émotionnellement, intellectuellement et sexuellement, il vernit ici la radicalité de son cinéma d'un vermeil qui brille, sans la trahir pour autant. L'objectif n'est plus de défier le seuil de tolérance du spectateur, mais de lui faire avaler la pilule. Un gros bonbon au poivre, qui se digère bien. Malgré sa poésie et sa sincérité ostensible, Gerontophilia est résolument punk par son sujet, mais aussi par ses personnages, ses acteurs. Une simple galoche entre un ado straight et une ancienne Panther rose de 73 ans, capable de se mettre à nu, est en soi un acte militant. Le livre de chevet de Lake, "No Logo", invite d'ailleurs à la résistance contre la mondialisation économique. Quant à Désirée, farouchement féministe, elle ne jure que par les actes révolutionnaires, acceptant respectueusement cette gérontophilie. Eparpillant ainsi ses indices subliminaux de la même façon qu'un placement de produits, Bruce tout puissant fait passer le message symbolique et transgresse ainsi le système, par le détournement et la dérision. Dans cette carrière à contre-pied du marché, qui fit la part belle à la visibilité d'une pornographie rebelle et intellectuelle, il aura finalement ouvert la boite de Pandore à quelques réalisateurs actuels, désireux d'explorer une nouvelle représentation  du genre. John Cameron Mitchell, Larry Clark, Lars Von Trier. Bientôt Gaspard Noé et Paul Verhoeven. Sex is politic. Loin d'être un épiphénomène, il peut à présent s'autoriser bien des écarts. Aussi épurés soient-ils.

Sous la forme d'un bras d'honneur adressé à la bienséance, Gerontophilia défibrille  son sujet, en synthétisant par une équation sensible et libertaire, deux oppositions que tout oppose. Pour nous rappeler que les plus belles histoires d'amour sont toujours imparfaites. La vieillesse est un leurre que Deleuze résume le mieux: «Il y a des cas où la vieillesse donne, non pas une éternelle jeunesse, mais au contraire une souveraine liberté, une nécessité pure où l’on jouit d’un moment de grâce entre la vie et la mort, et où toutes les pièces de la machine se combinent pour envoyer dans l’avenir un trait qui traverse les âges." CQFD.

Durée : 1h22

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Date de sortie BE : (date indisponible)
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Critique mise en ligne le 19 Mars 2015

AUTEUR
Florian Millot
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