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Chien enragé

« À 42 ans, je suis revenu à la Toho, et depuis ce temps-là, je n’ai fait que quitter puis retrouver ce studio où j’ai fait mes débuts ». Akira Kurosawa.*

Contexte

En 1948, l’occupant américain veut «nettoyer» les studios de cinéma nippons de ses sympathisants communistes. Une grève secoue alors violemment la compagnie Toho et Akira Kurosawa s’en va réaliser Le Duel silencieux (1949) au sein de la Daiei. L’année suivante, Chien enragé célèbre le retour du réalisateur à la Toho et les retrouvailles avec certains de ses collaborateurs historiques, tels le décorateur Yoshiro Muraki ou encore le chef opérateur Asakazu Nakai. Entouré de cette équipe première, un Akira Kurosawa confiant signe avec Chien enragé son premier polar, l’un des plus célèbres d’un genre florissant du cinéma japonais (l’auteur y reviendra avec Les Salauds dorment en paix (1960) et Entre le ciel et l’enfer (1963)). Empli d’un humanisme lucide derrière ses atours de film de genre, Chien enragé s’inscrit naturellement dans la carrière de son auteur et complète la peinture sans fards d’un Japon meurtri par l’impérialisme et la défaite.

«Par un jour d’insupportable chaleur…»

Dans un bus bondé, l’inspecteur Murakami (Toshiro Mifune) se fait subtiliser son arme de service par un pickpocket. Fou de remords, Murakami infiltre les bas-fonds du Tokyo d’après-guerre pour remonter la piste d’un marchand d’armes, puis du jeune Yusa, l’ancien soldat qui a racheté le pistolet au marché noir. Pour encadrer sa jeune recrue trop impliquée émotionnellement, le supérieur de Murakami lui adjoint les services de Sato (Takashi Shimura), inspecteur de la criminelle sage et expérimenté.

Tokyo, Ville ouverte

La sortie de Chien enragé suit d’un an celle du Voleur de bicyclette (1948) de Vittorio De Sica. Les points de départ sont similaires: dans une capitale vaincue, un homme se fait voler son instrument de travail. Comme Un Merveilleux dimanche (1947) ou L’Ange ivre (1948), Chien enragé s’inscrit dans le sillage du néo-réalisme italien. Mais pour un Akira Kurosawa en début de carrière, le récit l’emporte sur la profession de foi esthétique. Multipliant les influences européennes, le réalisateur mélange tournage en extérieurs et en studios. En point d’orgue, la célèbre scène de plus de six minutes où le personnage de Murakami, en tenue de soldat, plonge dans les milieux interlopes. Montage de prises de vues filmées en studio sur le déjà célèbre Toshiro Mifune et de plans «volés» dans les rues de Tokyo par l’assistant Inoshiro Honda (futur réalisateur de Godzilla (1954)), cette séquence crie aussi l’influence que L’Homme à la caméra (1929) de Dziga Vertov a pu exercer sur Akira Kurosawa, qui a déclaré avoir songé à diviser l’écran en quatre avant d’abandonner l’idée faute de temps. Sous un angle plus narratif, le policier Murakami et le malfrat Yusa sont tous deux d’anciens soldats ayant connu la disgrâce à leur retour perdant des lignes ennemies. Chien enragé est aussi un document fascinant sur l’influence de l’occupant américain, entre matches de base-ball et autres femmes mûres qui troquent leurs kimonos contre des tenues occidentales. Le Japon d’après-guerre, une expression française énoncée avec malice par les deux inspecteurs trinquant à leur amitié nouvelle, est donc à la fois décor et sujet de Chien enragé.

Buddy Movie

Lorsqu’il développe Chien enragé, Akira Kurosawa commence par écrire un roman à la manière de Georges Simenon, dont il est un fervent admirateur. Le manuscrit achevé, son adaptation sous forme de scénario lui demande le double de temps et d’énergie. Si le geste créatif est singulier, émettons ici quelques doutes sur les bienfaits de cette méthode. Alors qu’au montage, le réalisateur assemble le début de son film dans l’ordre prévu par son scénario, il remet en question la linéarité de son script et recourt à un système de flashback pour aboutir à une exposition plus efficace et paradoxalement, plus littéraire (cf. l’emploi de la voix-off). Aussi astucieux que soit ce choix narratif, il aiguille Chien enragé sur les rails d’une hétérogénéité qui lui pèsera jusqu’aux dernières minutes (subséquente aussi au mélange de décors réels et de studio, d’influences italiennes, allemandes ou russes). D’un processus d’écriture singulier, Chien enragé traîne la casserole d’un récit étrangement découpé et donc d’un rythme quelque peu chaotique. Malgré ces défauts, le film s’imposera comme un mètre étalon pour de nombreux buddy-cops-movies américains des années 80 et 90, L’Arme fatale en tête (le troisième opus de la saga de Richard Donner plagie allègrement le film d’Akira Kurosawa). L’association des deux flics aux personnalités opposées, l’un statique et l’autre mobile, fera cas d’école jusqu’au Seven de David Fincher (1997). Après deux films ensemble, Akira Kurosawa a apprivoisé le fauve Toshiro Mifune et le duo qu’il forme ici avec Takashi Shimura tourne à plein régime. Les deux monstres sacrés fonctionnent en complément et non en affrontement comme c’était le cas dans L’Ange ivre.

Chef d’orchestre

Rythme problématique, hétérogénéité de la forme, Chien enragé ne montre pas le senseï à son meilleur. D’ordinaire si fluide, sa mise en scène est ici légèrement engourdie. Fuyant le système du champ/contrechamp, il multiplie des compositions triangulaires sur-signifiantes et ampoulées. Une scène montre les deux inspecteurs discutant sur une berge, mais l’incongruité de leurs déplacements trahit la demande démiurgique d’occuper une place X dans un cadre à un instant T. Mais halte à ces reproches qui nous attirerons les foudres des gardiens du temple. Comme toujours, Akira Kurosawa excelle ici à la mise en scène des groupes, signant en une poignée de plans une inoubliable séquence de danseuses au repos sous une mansarde torride. Mieux encore, il gorge chacun des photogrammes de Chien enragé d’une écrasante chaleur. Sur près de deux heures, le maître orchestre un crescendo de maquillages, d’accessoires, de décors moites et d’acteurs haletants qui culmine vers l’orage annoncé et tant attendu. Et quel orage ! À l’instar de L’Ange ivre, le réalisateur a gardé ses meilleures cartouches pour la fin, utilisant un téléphone et une musique en contrepoint pour une scène d’hôtel digne du M. Le Maudit de Fritz Lang (1931).

Double

Derrière le polar, derrière l’intérêt documentaire, Chien enragé est un film d’Akira Kurosawa. L’auteur s’y exprime principalement au travers de l’inspecteur Murakami (Toshiro Mifune) et de son double, le voyou Yusa. Au début du film, Murakami porte un costume blanc immaculé et un borsalino assorti. Poursuivant le malfrat qui lui aurait volé son arme, Murakami perd son élégant couvre-chef. Pour le reste du film, il portera une casquette, qui devient le symbole de sa rétrogradation. Lors d’une scène de dîner, les deux policiers trinquent, têtes nues, à égalité. Ils sont en désaccord: pour Sato (Takashi Shimura), leur suspect est un chien enragé, qu’il faut enfermer au plus vite. Murakami, lui, qualifie le voyou de chien errant. Tous deux anciens soldats, le flic et le voyou ont connu la même détresse à leur retour du front. Murakami est entré dans la police, mais il sait à quel point l’homme s’aventure facilement dans le mauvais chemin. À la fin du film, le voyou a revêtu lui aussi un costume blanc et la boue qui a recouvert son pantalon le trahira. Après une ultime poursuite, Akira Kurosawa signe un plan mémorable: les deux hommes épuisés, dos à terre, leurs costumes blancs souillés des pieds à la tête, ils sont maintenant jumeaux, égaux, comme sur un champ de bataille. Akira Kurosawa ne condamne jamais. Par la maîtrise de son art, il confond le héros et le bad-guy, suscite l’empathie du spectateur pour ce chien perdu, dont un ultime cri enfantin déchire nos cœurs.

Historique

Revoir l’ensemble de l’œuvre d’Akira Kurosawa à la Toho (grâce au travail de réédition entamé par les éditions Wild Side), c’est refaire l’Histoire du cinéma. Succès public lors de sa sortie, Chien enragé est l’un des films les plus célèbres du cinéaste. S’il ne compte pas parmi ses plus indéniables réussites, la pleine maîtrise de l’art cinématographique ne saurait tarder. Chien enragé tourne définitivement la page après-guerre de la carrière d’Akira Kurosawa, l’année suivante sera celle de l’inoxydable Rashomon (1950), un premier chef d’œuvre qui ouvre un nouveau chapitre dans la carrière d’Akira Kurosawa et dans l’Histoire du cinéma japonais. Dans l’Histoire du cinéma tout court.

*Editions «Petite Bibliothèque des Cahiers du Cinéma».

Durée : 1h58

Date de sortie FR : 02-03-2016
Date de sortie BE : 02-03-2016
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Critique mise en ligne le 15 Mai 2016

AUTEUR
Olivier Grinnaert
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Je fus initié au cinéma dans les années 80 par le gérant d'un vidéo-club pr...
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