Sorties DVD et Blu-ray
Akira Kurosawa - Les Films de jeunesse

De quoi s’agit-il ?

D’octobre 2015 à février 2017, dix-sept films réalisés par Akira Kurosawa au sein de la maison de production Toho seront édités en Blu-Ray/DVD par Wild Side. Certaines des œuvres du réalisateur japonais auront même l’honneur d’une ressortie en salles grâce à Carlotta distribution. Dix-sept longs métrages donc, de Le Plus dignement (1944) à Dodes’Kaden (1970), incluant une flopée de chefs d’œuvres parmi lesquels Vivre (1952), Yojimbo (1961) ou Barberousse (1965).

Les premières pierres de cette louable entreprise ont été posées fin octobre avec la sortie de deux doubles coffrets baptisés «Les films de jeunesse». L’un regroupe Le plus dignement (1944) et Un Merveilleux dimanche (1947), l’autre Qui marche sur la queue du tigre… (1945) et Je ne regrette rien de ma jeunesse (1946). Quatre films réalisés après le coup d’essai inaugural La Légende du grand judo (1943). Notons que le japonais né en 1910 réalisa aussi deux autres longs métrages dans la période allant de 1943 à 1947, soit sept films entre ses 33 et ses 37 ans.

Axes

De la découverte des quatre films qui nous intéressent aujourd’hui, plusieurs lignes communes frappent immédiatement. D’abord, il y a l’incroyable capacité du maître à traiter des sujets immédiatement contemporains de son époque. Si Le Plus dignement est un film de propagande nippone destiné à stimuler l’effort de guerre, les deux morceaux de choix sur les quatre films, soit les déjà grands Je ne regrette rien de ma jeunesse et Un Merveilleux dimanche, abordent directement le Japon fasciste, la seconde guerre mondiale et la société d’après-guerre. D’autre part, si on attribue volontiers à Akira Kurosawa une réputation d’auteur misogyne, les trois films suscités mettent à l’honneur des personnages féminins forts et complexes, alors que les hommes y sont souvent lâches, démissionnaires ou volontiers opportunistes. Enfin et surtout, le spectateur ne peut qu’être bluffé par l’incroyable aisance dramaturgique du conteur, de la fresque Je ne regrette rien de ma jeunesse à l’éphémère Un Merveilleux dimanche, subjugué par la confiance et l’inventivité du réalisateur dans tout ce que le Cinéma offre comme outils, toujours mis au service du récit et de l’émotion: compositions, décors, lumière, mouvements d’appareil, direction d’acteurs, montage, mixage, en studio ou en extérieurs... Ouvrez les yeux, le génie est là.

 

Gros plan sur chacun des quatre films dans l’ordre chronologique de leur réalisation:

Le Plus dignement (1944)

Réalisé tandis que le Japon est engagé dans la deuxième guerre mondiale, Le Plus dignement se déroule dans une usine d’optiques destinées à un usage militaire. Alors que le patron (Takashi Shimura, acteur fétiche du réalisateur qu’on retrouve dans trois de ces « films de jeunesse »), demande aux hommes de doubler leur productivité, de la part des femmes, il exige qu’elles n’effectuent « que » 50% de hausse de production. Un groupe d’ouvrières mené par la dévouée Watanabe, s’engage à en faire plus.

Vraie curiosité, Le Plus dignement est un film de groupe qui exalte la solidarité, le sens du sacrifice, la force des leaders et l’esprit d’équipe. Rythmé par quelques plans animés montrant les courbes de production croître ou chuter, il s’agit d’une sorte de film-team-building construit sur les hausses et les baisses de moral du groupe d’ouvrières mené par Watanabe. Un moral déclinant lorsque l’une des leurs tombe malade ou croissant lorsqu’elles se mettent toutes au volley-ball (séquence marquée par les expérimentations syncopées du réalisateur sur son banc de montage). Akira Kurosawa s’essaie ici habilement à la mise en scène de groupes, parvenant toujours à isoler et à attirer l’attention tour à tour sur quelques personnages clés.

 

Qui marche sur la queue du tigre… (1945)

Inspiré du théâtre classique, hommage à la culture nippone, Qui marche sur la queue du tigre… sera interdit par l’occupant américain pendant sept ans. Ce film très court (56 minutes), conte l’histoire d’un groupe de six hommes et de leur maître, le seigneur Yoshitsune, qui se déguisent en moines afin de traverser clandestinement un poste-frontière tenu par l’ennemi. Le film s’articule autour d’une longue confrontation entre les faussaires et un groupe de gardes-frontières. Une scène au cours de laquelle les hommes de Yoshitsune devront redoubler de courage, d’inventivité et de sang-froid.

Alors qu’Akira Kurosawa y reviendra à de nombreuses reprises, l’amusant Qui marche sur la queue du tigre… est le seul de ces quatre « films de jeunesse » placé dans le contexte du Japon médiéval. Le guide du spectateur dans cet univers est un personnage de porteur un peu sot, contrepoint comique permanent qui préfigure les deux paysans de La Forteresse cachée (1958) ou le Kikuchiyo des Sept Samouraïs (1954). Ce qui impressionne tout au long du jubilatoire jeu de dupes qui fait tout le sel de Qui marche sur la queue du tigre… c’est l’assurance du réalisateur pour orchestrer une montée progressive du suspense jusqu’à un climax appuyé par l’utilisation de la musique et le recours à un montage stupéfiant de rapidité. Habile jongleur entre suspense et comédie, Akira Kurosawa s’impose aussi comme un orfèvre du montage, tant rythmiquement que sur la variation des échelles de plan.

 

Je ne regrette rien de ma jeunesse (1946)

De 1932 à 1942, un triangle amoureux pris dans les tourments de l’Histoire. Alors que la logique fasciste commence à dominer la vie politique japonaise, la belle Yukie hésite entre Itokawa, étudiant discret aux convictions fragiles, et une union plus aventureuse avec Noge, fougueux rebelle qui a choisi le combat politique.

Après un prologue flamboyant où nos trois personnages gorgés d’insouciance passent un inoubliable après-midi ensoleillé, un souvenir en forme de madeleine de Proust pour le métrage à venir, Je ne regrette rien de ma jeunesse patine quelque peu au démarrage avant de culminer en un summum d’émotion, d’inventivité et de surprise dans sa deuxième moitié. Une construction calquée sur le parcours de Yukie, interprétée par la stupéfiante Setsuko Hara, actrice fétiche de Yasujiro Ozu. Sublime personnage féminin, évoluant de jeune fille de bonne famille insouciante à figure de la résistance nationale, une transformation qui se marque narrativement, symboliquement (fondu enchaîné des mains sur le piano vers les mains usées par le travail agricole) et  physiquement (à la fin du film, Itokawa ne reconnaît pas la pâle et frêle Yukie de sa jeunesse dans la paysanne halée et rugueuse qu’il retrouve).

La maîtrise formelle d’Akira Kurosawa s’affirme ici aussi multiple que fascinante. Le réalisateur recourt à des artifices issus du muet pour décrire les tourments intimes de son personnage (multiples fondus enchaînés sur Yukie qui se tord intérieurement en tous sens derrière sa retenue apparente toute japonaise), il inonde son prologue de lumière dans d’impressionnants travellings où la nature statique sert de contrepoint visuel aux mouvements des personnages, avant de sous-exposer le labeur de son héroïne dans les rizières. La caméra descend sur un sac à main tombé par terre pour laisser deviner pudiquement un baiser hors-champ… Dans la dernière ligne droite du film, où Yukie est victime des quolibets du voisinage parce qu’elle fut l’épouse de Noge l’espion, Akira Kurosawa déploie une maestria technique à couper le souffle. Montage dynamique de gros plans tout en mouvements sur les visages des villageois, bruissements des feuilles dans les arbres qui se muent en rires moqueurs… Pas encore immense, Je ne regrette rien de ma jeunesse est déjà un grand film.

 

Un Merveilleux dimanche (1947)

Se retrouvant pour leur rendez-vous dominical, un couple d’amoureux désargentés déambule dans le Tokyo dévasté et corrompu de l’immédiat après-guerre. Masako, jeune femme amoureuse et imaginative, aura fort à faire pour conforter Yuzo, cynique et honteux de sa position.

À l’opposé de l’ampleur de Je ne regrette rien de ma jeunesse, le récit d’Un merveilleux dimanche, bien que tout aussi connecté à la guerre et à ses conséquences, est ramassé sur une seule journée. Descendant nippon de L’Aurore (1927) de Friedrich W. Murnau, empreint de néo-réalisme tout en alternant décors extérieurs et tournage en studio, des quatre films cités ici Un merveilleux dimanche est celui qui fait naître l’émotion la plus pure et la plus intense. Le retour d’une Masako en pleurs, de dos et dégoulinante de pluie dans la chambre du désespéré Yuzo ou encore son appel final à la compréhension de ses contemporains (des spectateurs) en gros plan face caméra, tutoient d’insondables abîmes de tristesse. Masako (Chieko Nakakita), nouveau personnage féminin lumineux, qui montre la voie d’un avenir meilleur et rallume la flamme dans le cœur meurtri de son homme.

Akira Kurosawa disait d’Un merveilleux dimanche qu’il avait « fait un film avec rien ». Apparemment le tournage à l’économie aurait été en adéquation avec son sujet. L’analogie vaut pour la réalisation mais aussi le sens de l’œuvre. Si Masako exalte la capacité d’émerveillement et le pouvoir de l’imagination, le réalisateur y célèbre la puissance de son art. Un film avec rien ? Non. Avec deux comédiens, deux costumes, du noir et du blanc, de la pluie, du vent, des feuilles mortes, des sons. Un film qui compte 35 yens au début, puis les décompte tout au long de sa narration. Avec pas grand-chose, Akira Kurosawa signe des séquences inoubliables: une visite au zoo où les plans sur les animaux sont commentés par notre couple de visiteurs en voix-off (rappelant le dispositif du Nénette de Nicolas Philibert (2010)), une course folle vers un concert, les amants main dans la main sous une pluie battante dans un Tokyo documentaire, et bien sûr, le merveilleux concerto imaginaire final, ses mouvements d’appareil virevoltants et ce baiser enfin échangé. Un Merveilleux dimanche, s’il s’étire parfois un peu trop, témoigne en une poignée de séquences plus de foi dans le pouvoir du Cinéma que les trois quarts de la production mondiale de 2015. Des auteurs de cette trempe, les cinéphiles de tous temps, de tous horizons, se doivent de les célébrer. Alors merci Wild Side, merci Carlotta et vivement la suite !

Durée : (durée indisponible)

Date de sortie FR : 28-10-2015
Date de sortie BE : 28-10-2015
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Critique mise en ligne le 31 Décembre 2015

AUTEUR
Olivier Grinnaert
[95] articles publiés

Je fus initié au cinéma dans les années 80 par le gérant d'un vidéo-club pr...
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