Dossier & ITW
Rencontre avec Ida Panahandeh

Elle nous reçoit tout sourire, plus jeune qu'on ne se l'était imaginée. Son canapé fait face à Paris sous la pluie, mais qu'importe, c'est la première fois qu'elle vient ici. A nos questions, sa voix très douce répond un chant mystérieux en Farsi. Heureusement la formidable Massoumeh Lahidji décrypte pour nous ce langage gracieux. Derrière la douceur, on découvre les convictions fortes et les projets d'une cinéaste qui n'a pas fini de nous charmer. 

Ida Panahandeh, vous êtes une femme réalisatrice dans un milieu dominé par des hommes et votre premier long métrage est un incroyable portrait de femme : est-ce une leçon que vous souhaitiez donner aux réalisateurs ?

En tant que femme, il m'a semblé assez naturel de peindre un personnage féminin. J'ai presque senti une forme de mission, d'opportunité historique qui m'était donnée de porter à l'écran le personnage d'une femme qui soit différent de ce qu'on a l'habitude de voir. Dans le cinéma iranien notamment, les réalisateurs – parce que ce sont le plus souvent des hommes – ne donnent que des images de saintes. Soit les femmes sont des saintes, soit elles ne le sont pas, mais demandent pardon à la fin de n'être pas les saintes qu'elles auraient dû être. Nahid est une femme qui est loin d'être une sainte mais qui a aucun moment du film ne se repend ou ne se justifie de ses faiblesses morales.

Nahid en effet n'est pas une sainte. Elle ment effrontément, bricole avec les règles. Cette capacité à garder une certaine légèreté dans les situations les plus difficiles constitue-t-elle un modèle de résistance pour les femmes iraniennes ?

Il est certain que le personnage de Nahid aime la vie, a une grande vitalité, une vraie joie de vivre. Il y a quelque chose qui bouillonne en elle et qui se devine dans ses réactions quotidiennes. Un autre aspect intéressant du personnage, qui a été relevé par certains critiques iraniens, c'est que dans une époque que l'on décrit comme celle de la transition d'une société traditionnelle à la modernité, ce personnage a déjà traversé le pont. Nahid vit de plein pied la modernité. Elle ne se soucie pas des traditions, de ce qu'elle a laissé derrière elle. Elle a le regard tourné vers l'avenir.

La réalisation doit se plier à certaines règles en Iran, notamment pour représenter l'intimité, ou les femmes, qui doivent toujours être voilées. Comment votre mise en scène cherche-t-elle à faire oublier toutes ces contraintes ?

Je suppose que cela vient de mon regard. Dans notre pays le port du voile est obligatoire, je suis habituée à voir de femmes voilées. Dans la mesure où moi je ne m'attarde pas là-dessus, il n'y a pas de raison pour que ma caméra le fasse. Ce qui m’intéresse davantage ce sont les émotions, les sentiments des personnages. A partir du moment où l'on donne à voir quelque chose qui est de l'ordre de la profondeur de l'âme humaine, la question du costume devient anecdotique.

Le cadre du film est intéressant : une petite ville balnéaire, loin de Téhéran où chaque lieu de l'action semble avoir une caractéristique, une signification particulière ?

Avant tout, je dois dire que le prénom de Nahid n'a pas été choisi par hasard. Nahid ou Anahida dans la mythologie persane c'est un peu l'équivalent de Venus, la déesse de la mer, de l'eau et donc de la fertilité et de l'amour. Cette symbolique de l'eau était très importante pour moi. Le bac ou la mer représentent quelque chose de ce rapport essentiel à la vie et à l'amour. Chacun des lieux a été choisi pour avoir une force symbolique qui s'inscrit dans le feuilleté de sens du film. C'était ainsi important qu'il y ait un contraste entre son petit appartement et la maison de cet homme, une maison grande, chaleureuse, accueillante. Pareil pour cette plage qui offre une perspective ouverte et symbolise le potentiel, l'horizon que cet homme va apporter dans la vie de Nahid.

A plusieurs reprises, les caméras de surveillance se substituent à votre propre caméra : qu'est-ce que ce dispositif apporte au film ?

Pendant l'écriture, nous sommes allés dans cette ville pour y passer un peu de temps. On est resté dans un de ces hôtels qui donnent sur la plage . Alors qu'on repartait, on a remarqué que le directeur avait une caméra qui lui permettait de tout voir : la plage, l'intérieur de l’hôtel, la cour... Ça doit exister dans tous les hôtels mais c'est quelque chose que je n'avais jamais réalisé. En rentrant, on s'est rendu compte qu'on pouvait l'intégrer à l'histoire et lui donner une double fonction : d'une part cela permettait de résoudre un certains nombre d'enjeux dramatiques, comme par exemple la façon dont Ahmad va découvrir la relation de sa femme. D'autre part c'est une métaphore de la dimension très intrusive de cette petite ville où chaque habitant a l'impression d'être cerné. Elle retranscrit dans le film cette atmosphère de surveillance.

La relation de Nahid avec son fils est particulièrement réussie. Comment l'avez-vous travaillée au moment de l'écriture?

Cela m'a été directement inspiré de l'observation de ma mère et de mon petit frère. C'est la relation la plus extraordinaire et la plus intéressante qu'il m'est été donnée à voir. J'ai observé entre eux une relation d'amour/haine absolument inexplicable, comme s'ils s'aimaient beaucoup et ne pouvaient se supporter en même temps. Ils vivent toujours ensemble aujourd'hui et sont encore dans ce conflit. C'est comme une sorte d'insatisfaction, impossible à résoudre. La mère semble demander une protection au fils, qu'il ne peut lui apporter, elle attend de lui une gratitude qu'il ne peut lui donner puisqu'il a l'impression d'être empêché par elle. C'est une sorte de cercle sans fin, sans doute en raison de l'absence du père.

Cette relation fascinante s'appuie surtout sur la performance du jeune acteur, Milad Hasanpour. Comment l'avez-vous trouvé ?

Une dimension qui est peut-être difficile à saisir pour le public non iranien c'est que comme le film se passe dans le nord de l'Iran, il fallait donc que tous les acteurs parlent avec un accent bien spécifique. Que ce soit Sareh Bayat (Nahid) ou Navid Mohammadzadeh (Ahmad), ils ont dû apprendre cet accent et s'entraîner pendant plusieurs semaines. Pour l'enfant, nous préférions donc trouver quelqu'un de la région. L'équipe de production a commencé à chercher, en interrogeant des cinéastes locaux, mais tous ceux qu'on nous a proposés n'étaient pas intéressants. Jusqu'à ce qu'on m'envoie un film où jouait ce garçon. Le film n'était pas bon du tout mais j'ai été saisie par son interprétation et je l'ai trouvé extrêmement beau. On a fait une audition avec lui et il m'a semblé qu'il avait une intelligence supérieure. Au début, je ne voulais pas lui donner le scénario : comme il était jeune, je pensais que cela pouvait l'induire en erreur, lui faire enregistrer des choses que j'aurai du mal à défaire. Du coup chaque matin, quand il arrivait sur le plateau, on lui donnait sa scène du jour. Il y a avait parfois beaucoup de dialogue, mais lui, il le regardait seulement une fois et il connaissait tout par cœur. Je le vois vraiment comme une sorte de génie, avec une sensibilité totale et rare. Il était toujours juste, presque dès la première prise. Une des seules fois où il a fallu que je lui donne une indication, c'est quand son père se fait tabasser dans les toilettes. A la première prise, j'ai trouvé qu'il n'était pas dedans. Je lui ai donc expliqué simplement : « Tu comprends ce que ça veut dire, c'est ton père qui se fait tabasser devant toi ». A la deuxième prise, on filme la scène et quand la caméra arrive sur lui, il se met à pleurer. J'étais bouleversée car il pleurait vraiment, comme un enfant qui aurait assisté à cette violence. Je me souviens que très souvent après ses prises il y avait un silence sur le plateau, parce que nous étions tous très étonnés par l'intelligence et la justesse de cet enfant. Il est maintenant retourné à l'école, au collège, il vit dans une toute petite ville, dans un milieu très modeste, sans culture. Vraiment, c'est un talent brut.

Dans le film, Nahid contracte un mariage temporaire, le « sighe ». J'ai trouvé intéressant qu'une coutume qui peut être considérée comme injuste et dangereuse pour les femmes devienne dans votre scénario un instrument du bonheur, même éphémère, de Nahid. Ce renversement était-il volontaire ?

C'était en effet notre intention, et une astuce de scénario. Il faut savoir que traiter de ce sujet aurait pu causer de sérieux problèmes au film. En Iran c'est une pratique vraiment tabou et polémique, il y a des débats, notamment menés par des femmes parlementaires, pour faire modifier cette loi créée au détriment des femmes. Le fait que Nahid arrive à utiliser le sighe pour renverser la tendance, et en faire quelque chose de bénéfique nous a sauvé de ces attaques. Mais de fait, même s'il y a des femmes qui l'utilisent à leur avantage, c'est quelque chose de problématique: par exemple si un enfant naît de cette union temporaire, il n'a aucun statut. Nous avons voulu partir de cette loi, qui certes est critiquable, mais existe. Comment un personnage comme Nahid, peut, de façon finalement assez retorse, détourner cette pratique pour pouvoir vivre, ne serait-ce que quelque temps, le désir qui est le sien.

Le film commence et se termine par une image de Nahid sur cette longue plage. Est-ce à dire que la boucle est bouclée ou au contraire, cette vision suggère-t-elle l'ouverture de nouveaux possibles à la fin de l'histoire ?

L'amour pour moi est rempli d'espoir et je ne pouvais pas concevoir de raconter une histoire d'amour qui se termine de façon noire ou désespérée. A chaque fois que j'ai été amoureuse, ma vie a changé, la maison que j'habitais prenait une nouvelle apparence, je ne voyais pas les personnes que je côtoyais de la même façon. Puisque l'amour suscite de l'espoir, je voulais que mon personnage en bénéficie. Peut-être qu'à la fin vous avez raison, le cercle se referme. Mais ce qui est important c'est ce que Nahid a expérimenté : le sentiment de sécurité auprès d'un homme qu'elle aime. Et ça, c'est déjà un acquis immense. Je voulais donner du poids à cette expérience.

Le film est sorti en Iran, comment y a -t-il été reçu ?

Le film était en effet sur les écrans jusqu'au mois dernier. Comme on s'y attendait on a eu des réactions très contrastées. Ce qui est intéressant c'est que les critiques les plus violentes portaient surtout sur la personnalité de la femme : trop désinvolte, bête, qui ne sait pas apprécier l'amour...tout ce qui faisait la complexité de son personnage en fait. Après, il y a des personnes qui ont dit que le film était trop féministe, d'autres qu'il ne l'était pas assez. Heureusement il y a aussi eu certains critiques pour dire que c'était un film important. Mais ce qui m'a le plus touché c'est que j'ai eu beaucoup de réaction du public. Ça allait au delà de mes propres attentes. Beaucoup de jeunes femmes m'ont écrit pour me dire à quel point elles avaient adhéré à ce personnage féminin. Moi qui pensais que l'art l'emportait sur la question du genre, j'ai dû constater que les femmes ne réagissaient pas comme les hommes à ce film là. Ce qui posait question aux hommes ne les dérangeait pas : elles comprenaient, elles s’appropriaient la complexité du personnage.

Après ce premier long métrage, quels sont vos projets pour le prochain ?

Le prochain film tournera encore autour d'un personnage féminin et de l'impact que peut avoir l'amour sur le monde d'une femme. Je ne parle pas des amours de jeunesse, je parle des femmes qui sont déjà mûres, qui ont déjà un certain cadre de vie que l'amour transforme.

Nous avons hâte de voir ça. Merci Ida ! 

Interview réalisée par Anne Bellon le 18 février 2016 chez Memento Films

Notre critique de Nahid

Réalisateur : Ida Panahandeh

Acteurs : (Indisponible)

Durée : (durée indisponible)

Date de sortie FR : 24-02-2016
Date de sortie BE : (date indisponible)
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Critique mise en ligne le 24 Février 2016

AUTEUR
Anne Bellon
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