Dossier & ITW
Symboles et références chez LVT

 

2. Symboles et références comme pierre triangulaire aux films

a) Le recours aux mythes

Dans Antichrist, la référence à la création originelle par le biais d’une maison de campagne Eden est assez claire. Dans la Genèse, l’expulsion d’Adam et Eve du jardin d’Eden marque le passage d’un monde naturel idyllique à la décadence d’une civilisation corrompue. Anti-christ se construit donc de manière anti-thétique pour que les personnages puissent quitter une civilisation dite « positive », et retourner à un état primitif régi par le chaos. De la création de l’humanité, nous glissons vers le récit de la destruction et de la mort. La référence aux trois mendiants conduit le film dans cette direction et l’associe à la femme sorcière, ici castratrice et infanticide. Chaque animal est porteur de sens, la biche qui enfante d’un fœtus mort-né est le symbole des femelles au caractère à la fois démoniaque et doux. Le renard qui se dévore le ventre est un animal associé aux maléfices des sorcières. Enfin, on attribue au corbeau les présages de mauvais augure.

Quoi de plus logique que de faire suivre au mythe originel celui de l’apocalypse ? Melancholia réfléchit aux formes que peuvent prendre nos peurs les plus irrationnelles à ce sujet et le personnage de Claire en est l’incarnation même. A priori présentée comme la seule personne rationnelle et équilibrée de l’histoire (dérivé du latin clarus, son prénom est associé à la brillance, la lumière, soit celle qui est éclairée), elle développe une obsession de plus en plus irrationnelle à mesure que la planète approche.

Enfin, les textes fondateurs et les mythes issus du christianisme sont au cœur des dernières œuvres du réalisateur. Déjà lors de la conférence de presse du festival de Cannes à la sortie de Melancholia, Lars Von Trier annonçait un chapitre sur le christianisme d’Orient et d’Occident dans son prochain film. Depuis le travail des titres (Antichrist), des noms (Abraham, le cheval de Justine), des lieux, jusqu’aux rêves (la rencontre onirique de Valéria Messalina et la putain de Babylon), la pâte religieuse se mêle au storytelling de chaque film.

b) Symbolismes, métaphores et références au cœur de l’œuvre

S’il est bien une force à invoquer diverses images, mélodies ou encore figures de style, c’est leur pouvoir à sublimer chaque scène, à proposer des moments artistiques à part.

La musique tout d’abord, détient un rôle central dans l’œuvre de Lars Von Trier. Le prologue d’Antichrist débute aux notes du célèbre Rinaldo de Haendel. Mais le choix ne se réduit pas à la simple beauté et au lyrisme de cet opéra. Son histoire fait au contraire écho au prologue du film, puisque chez Haendel, l’enfermement mélancolique n’est pas une réponse à la douleur. C’est en assumant et en supportant sa peine que l’on peut espérer tendre vers l’apaisement. L’inverse en somme de l’état dans lequel se trouve Charlotte Gainsbourg.  Dans Melancholia avec le prélude de Wagner, Lars Von Trier intègre l’histoire de Tristan et Isolde, un opéra où les deux amants chantent le désir de se réunir dans la mort. Cette rencontre funeste est incarnée par les deux femmes et l’enfant à la fin du film. L’opéra est en filigrane au film et chaque note nous emporte à la croisée d’une véritable multidisciplinarité artistique. On touche du doigt la limite entre cinéma, constructions et assemblages esthétiques qui tirent vers l’œuvre plastique, tableaux proches du romantisme allemand. Quand la musique est présente, Lars Von Trier devient un brillant scénographe et chaque scène pourrait être une mise en scène de l’opéra. Un dernier exemple du rapprochement entre musique et évolution de l’histoire : c’est le Cantus firmus de Bach qui sert d’appui aux théories de Seligman dans Nymphomaniac et dresse un parallèle entre les trois tonalités de l’œuvre musicale, et les trois amants principaux de Joe.

La science est elle aussi souvent rappelée en renfort. Pour Melancholia, Lars Von Trier a rassemblé tout un groupe d’experts pour que l’image soit la plus réaliste possible des conséquences naturelles que causerait une réelle apocalypse. Les recherches ont montré comme effets les plus plausibles, des difficultés à respirer, des coupures de courant, la grêle. C’est avec un perfectionnisme à couper le souffle qu’ils ont cherché à déterminer, et Lars Von Trier à filmer, la rotation et la courbe de la planète, ou encore le rendu de la collision. Nymphomaniac lui, multiplie les allusions mathématiques depuis la perte de la virginité associée à la somme 3 + 5 (sans pour rappeler le style de Godard) avant d’en venir à digresser sur le chiffre de Fibonacci. C’est d’ailleurs une manière pour Seligman par cette référence d’illustrer le caractère compulsif de Joe à multiplier les partenaires sexuels.

Lars Von Trier, c’est aussi des hommages cinématographiques aux maîtres qu’il admire. Comment passer à côté de Tarkovski à qui il dédicace Antichrist ? L’histoire fait d’ailleurs plusieurs fois allusion à son film Le Sacrifice à l’instar des scènes dans le bois.  Lars Von Trier avoue également avoir voulu reproduire des sons dits « polonais », à comprendre en référence à Roman Polanski. C’est ce qu’il cherche par exemple à obtenir dans Antichrist avec un son sourd d’enclume lorsque la voiture pénètre la forêt.

Enfin, peut-on aller encore plus loin que la référence aux grands cinéastes ? Oui. Avec une bonne estime de soi, l’autoréférence. La scène où Charlotte Gainsbourg est allongée dans l’herbe verte, presque flottante, ressemble très fortement à celle où Joe a son premier orgasme, tant dans le cadre du plan, que dans le recul de la caméra. C’est encore plus frappant au moment où l’enfant de Joe sort de son lit pour aller sur le balcon… au ralenti et au son du Rinaldo de Haendel.

Le travail sur les symboles et les métaphores est tellement dense que nous nous limiterons à un dernier exemple, lui aussi transversal aux trois films. L’eau et la pluie sont présents dans tous les incipits, depuis l’eau de la douche à l’eau glacée de la neige. Dans Melancholia, c’est la tempête qui se déferlera plus tard dans le film que nous percevons de manière presque éblouissante dès les premières scènes. Enfin, Nymphomaniac commence sous une pluie battante. Ce n’est enfin pas pour rien que Charlotte Gainsbourg découvre dans ses recherches que les sorcières pouvaient  provoquer des tempêtes de grêles.

c) La construction filmique

Finalement, la manière de construire ses trois derniers films est relativement similaire et reprend des chemins de narration dont le réalisateur semble assez friand.

La narration donc. Les trois films se découpent de manière plus ou moins explicite en un prologue et un épilogue qui encerclent plusieurs parties bien distinctes. Chaque chapitre a d’ailleurs son identité esthétique, travaillée notamment par le jeu des couleurs. Pour Antichrist par exemple, les tons demeurent argentés, lunaires, sauf pour le prologue et l’épilogue qui sont filmés en noir et blanc. Dans Melancholia, il insiste sur des teintes jaunes au moment du mariage, afin de capter la jovialité, l’ambiance de fête. Dans la deuxième partie, l’approche de l’apocalypse est annoncée par l’introduction de teintes bleuâtres. Pour Nymphomaniac, chaque chapitre est associé à une couleur différente.

Dans ses œuvres, le réalisateur travaille le duo comme base de la relation entre les personnages. Chaque film fonctionne à la fois par pair, mais dans l’opposition des caractères de ses personnages. Et c’est en les confrontant sans cesse que l’histoire peut avancer. Pour rester dans la dualité, les trois prologues ont été construits sur l’alternance parfaite des plans de deux histoires différentes : le rapport du couple / la chute de l’enfant ; Justine / Claire dans leur réaction à l’arrivée de Mélancholia et les scènes d’intérieur (Seligman dans la boulangerie) / extérieur (Joe par terre).

Quelques derniers exemples avant de clore ce chapitre. L’utilisation de la caméra à l’épaule tel qu’il le préconisait dans son dogme est une façon de filmer dont il ne se lasse pas. Cette technique permet de se rapprocher des personnages ; un rendu qui est relativement visible dans les scènes de danse du mariage de Melancholia, où la ronde de la caméra nous fait tourbillonner avec les invités. Le ralenti donne également aux films une ambiance d’autant plus atypique qu’il filme le prologue d’Antichrist à 1000 images/secondes. Pourtant, c’est paradoxalement cette lenteur qui augmente la portée poétique de la première scène.

Force est de constater que Lars Von Trier a l’art et la manière de jouer des codes et des connaissances que nous accumulons. Et c’est dans une version remasterisée où musique, science, cinéma, art et j’en passe se mêlent à la référence initiale qu’il provoque parfois, une vraie émotion. Et sans rentrer dans un sempiternel débat, n’est-ce pas là l’une des raisons d’être de l’œuvre d’art ? 

La suite dans le dossier consacré à Lars Von Trier

Réalisateur : Lars Von Trier

Acteurs : (Indisponible)

Durée : (durée indisponible)

Date de sortie FR : (date indisponible)
Date de sortie BE : (date indisponible)
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Critique mise en ligne le 08 Février 2014

AUTEUR
Claire Demoulin
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Le cinéma exerce sur moi ce pouvoir de substituer au regard un monde qui s’accorderait à mes d&...
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