Dossier & ITW
Interview Nicolas Winding Refn

Inspiré par Kenneth Anger et autres illuminés de la scène alternative new-yorkaise, on savait Nicolas Winding Refn amoureux d'une certaine contre-culture. Il lui en fallait donc peu pour s'investir inopinément dans un ouvrage en hommage à l'art graphique du cinéma d'exploitation.

L'Art du Regard est né d'une acquisition d'affiches rares d'exploitation et de sexploitation movies, glanées par le journaliste Jimmy Mc Donough dans le New-York underground des années 60 et 70. De cet achat compulsif à 10 000 $, le danois conçut un livre contre un zéro de plus, quitte à balancer Matthew McConaughey dans une Lincoln pour financer les 4 000 exemplaires. Camouflant la plus cheap des filmographies en écrin luxueux, l'objet  est presque un concept warholien, si l'on admet que le déchet culturel a toute sa place entre la vieille Pléiade de mamie et votre Encyclopédie Larousse. Mais derrière un packaging de livre d'art, le réalisateur de Drive compte surtout donner une légitimité à une collection d'oeuvres oubliées, créées par des maîtres de l'illusion. Enrichi par la plume d'Allan Jones, le contenu fascine et nous plonge vite dans ce temps où le cinéma bis arborait son imagerie subliminale et sexy, au coeur des bas-fonds d'un Times Square encore sauvage. D'une page à l'autre, les affiches murmurent leurs anciennes promesses, fières d'exhiber cette insolence qui malmenait autrefois la censure. Je souhaitais donc découvrir l'intérêt de notre archéologue pour ces reliques interlopes, lors de son passage au Festival Lumière de Lyon.

Défiant la barrière de la langue pour une première interview préparée en un temps record, je m'empresse donc de rejoindre le Carlton, où "NWR" enchaîne les entretiens depuis le début de matinée. Ma rencontre durera une vingtaine de minutes.

Votre livre rassemble une quantité impressionnante d'affiches. Depuis quand avez-vous commencé cette collection ? Provient-elle uniquement de Jimmy McDonough ou avez-vous eu recours à Ebay ou d'autres moyens pour compléter le projet ?

En réalité, je n'ai jamais eu l'âme d'un vrai collectionneur, je passe aisément d'une chose à une autre. Il y a 5 ans, Jimmy m'a proposé d'acheter sa collection d'affiches one-sheet, et du peu que je sache, je ne m'attendais pas à en recevoir plus d'un millier à mon domicile ! J'ai dû me résoudre à savoir ce que j'allais en faire, pour éviter de les voir croupir dans ma cave. Après les avoir toutes regardées, l'idée m'est venue d'en faire un livre, en choisissant celles dont la composition et les titres semblaient les plus percutants. J'en ai sélectionné environ 250, mais je sentais qu'il fallait en rajouter une cinquantaine pour compléter l'album. Je suis donc allé sur Ebay, et par le plus heureux des hasards, un membre vendait une vieille affiche de She-Mob que j'ai achetée, avant de récupérer une partie de son stock personnel à Palm Springs, où il habitait. L'aspect le plus intéressant de ce lot résidait dans le fait que ces affiches peintes à la main provenaient de films projetés illégalement. Dans les années 60-70, le piratage des films était fréquent, si bien que les cinémas s'échangeaient ou se volaient des affiches respectivement, les placardaient parfois dans d'autres salles tout en recréant leur propres versions, afin de brouiller la visibilité de ces séances illicites.

Un peu comme cette affiche de Répulsion, de Polanski ?

Tout à fait. J'ai inclus une dizaine de ces images dans le livre, que je considère un peu comme un "œuf de Pâques".

D'où vient votre intérêt pour les films d'exploitation ?

Je les aime autant que d'autres styles, mais j'en ai vu très peu parmi ceux qui sont mentionnés. Je préfère mettre en avant leurs affiches, et considérer le livre comme une machine à remonter le temps, comme un artefact historique d'une part occulte du cinéma. Les films d'exploitation m'intéressent surtout pour leur pensée anti-establishment. Ils étaient le punk-rock du cinéma ! C'est pour cette raison que j'ai surtout inclus des affiches de sexploitation movies, qui sont eux-mêmes un sous-genre unique, dans la mesure où tout était axé sur la promotion d'un péché que l'on ne pouvait pas véritablement discerner. Cette manière de vendre l'illusion de l'interdit, sans sexe explicite, est pour moi ce qui se rapproche du pur cinéma, puisqu'elle s'adresse directement aux tentations et aux désirs enfouis en chacun de nous.

Votre démarche semble aussi vouloir réévaluer une esthétique jetée à la poubelle par l'industrie hollywoodienne. Souhaitiez-vous redonner un sens à l'ambition créative de ces designers, dont le mérite artistique a sans doute été délaissé par les impératifs de commercialisation ?

A mon sens, il ne faut pas oublier que l'affiche est la quintessence d'un film, du moins jusqu'à aujourd'hui. A cette époque, il n'existait aucune autre stratégie marketing que la création graphique. Tout reposait donc sur un ensemble d'idées à concentrer sur un support et destiné à provoquer l'attirance. La plupart de ces affiches ont une esthétique puissante, certaines ont un contenu extrêmement plus cru, mais elles conservent toutes une beauté dérangeante, une pureté brute et poétique. C'était un processus de commercialisation vraiment allusif, direct et primal sur le sexe et la violence.

Le résultat se prêtait à un message de consommation immédiate, assez racoleur. C'était une démarche très "Pop "aussi.

Oui, ces affiches sont très proches du Pop Art, en particulier celle de The Nest of a Kookoo Bird, comparable à une peinture de Basquiat. Les artistes expérimentaient principalement une forme de liberté totale dans la création, sans chercher à être célèbre ou très talentueux. Ils innovaient avec peu, tout en agissant comme ils le voulaient, et ce type d'approche, son originalité et les enjeux de leur dévouement me semblent toujours aussi forts aujourd'hui. Leur volonté commune consistait à promouvoir la vraie nature du péché derrière cette esthétique, et la part d'excitation résidait dans l'idée de s'engager complètement dans un projet dangereux, bien au-delà de la commande de base.

Tout en étant proche du sensationnalisme publicitaire actuel.

Absolument ! C'était du pur sensationnalisme, mêlé à une intégrité artistique incroyable.

Votre collection est-elle une manière de rappeler notre dépendance, notre addiction à l'image ?

Certainement, mais ce n'était pas le but initial. J'étais bien trop jeune pour connaître l'apogée du grindhouse et des expériences cinématographiques de la 42ème rue, car le genre déclinait durant mon enfance, et quand j'ai atteint l'âge de le découvrir, je n'y étais pas autorisé. Ma mère était très politiquement correcte et m'interdisait de regarder des films violents ou d'aller dans ces cinémas, alors je prenais un malin plaisir à me rebeller en faisant l'inverse, à l'agacer juste pour tester ses réactions. Faire ce livre était donc une manière d'en venir à bout, de faire appel à mon propre imaginaire pour représenter ce qu'un passant aurait pu ressentir en se promenant le long de cette célèbre rue new-yorkaise, passant d'un cinéma à un autre, au milieu d'un supermarché de la perversion, du désir ultime. C'est un peu ma façon d'exorciser le fantasme de ce que je n'avais pas pu vivre réellement.

Pensez-vous que la perception de ce cinéma a totalement changé aujourd'hui ?

Je pense que ça l'est beaucoup moins depuis la légalisation de la pornographie et de son économie. Notre époque est tellement axée sur l'instantanéité du plaisir, la satisfaction personnelle, et sur le fait qu'on nous projette tout dans la figure, que l'illusion de l'expérience subliminale est totalement abolie. L'aspect mystérieux de la créativité perd sa séduction. Si je suis satisfait de voir que la censure a quasiment disparu, je comprends aussi pourquoi on pouvait la considérer comme une sphère créative "saine" auparavant,  simplement parce qu'il fallait contourner l'évidence, inventer, et utiliser des moyens susceptibles d'obtenir un effet plus efficace à long terme. Ces images présentent le sexe sans le montrer, là où le cinéma d'aujourd'hui montre tout.

Pourquoi avoir choisir comme titre, L'Art du Regard ? Est-ce finalement un regard intérieur sur nous-mêmes, en sachant que toutes les pulsions y sont représentées comme une sorte de dictionnaire refoulé de nous-mêmes ?

Le titre d'origine du livre, The Act of Seeing, définit l'acte de voir comme un acte de mouvement, mais aussi d'imagination. J'ai donc conçu et ordonné le livre comme un de mes films, car c'était pour moi le moyen le plus approprié de voir quelque chose que l'on doit imaginer. Si ces films ne seront sans doute pas à la hauteur de leurs espérances une fois qu'on les aura vus, l'imaginaire suscité par leurs affiches a cette capacité de préserver leur force d'évocation, tout en pénétrant l'esprit de celui qui les regarde. Ce pouvoir suggestif est bien plus intéressant que ce qui peut être vu à l'écran de façon explicite, car il invite à se créer une image mentale du fantasme, à travers notre imagination.

Les réalisateurs de cet Age d'Or, comme Russ Meyer, ont créé une sorte d'économie parallèle en lien avec le fétichisme et les tabous de notre société. Pensez-vous que cette philosophie underground a disparu depuis ?

C'est une question intéressante, car d'autres niches du cinéma, plus ou moins récentes, se rapprochent de cette sensibilité, de cet univers de dépravation. Mais je crois que la démocratisation du cinéma underground le rend aujourd'hui... un peu plus ennuyeux. De la même manière que le sexe à l'écran.

On pourrait penser à Tarantino ou Rodriguez, qui rendent à la fois hommage au genre tout en s'adaptant à un marketing très conformiste.

Personnellement, je me sens connecté à ce cinéma parce qu'il va à l'encontre du bon goût, et c'est pour moi ce qui représente l'essence de la créativité. Les anciens films étaient plus authentiques parce qu'ils étaient plus proches d'une réalité, sans analogies, sans parodies, et sans doute plus éloignés de la rentabilité actuelle. Même si je suis bon spectateur, il me paraît difficile de comparer les films réussis ou mauvais. Dès que tout devient accessible, s'approprier ce qui était interdit pour le réinventer est une juste une évolution normale, comme le font très bien ces deux réalisateurs.

On connaît votre attirance pour le trash dans votre cinéma, quelle est ici l'affiche qui vous semble ici la plus dérangeante ?

Beaucoup, en fait. Mais principalement The Nest of a Kookoo Bird, toujours attirante et surprenante à mes yeux. Il y a aussi Night Tide, un des films que je recommande. Je préfère les compositions les plus brutes à celles réduites au noir et blanc avec un seul titre. Car c'est si cru que ça parait plus vrai. Et si obscur que l'artefact en devient plus puissant.

Finalement, c'est très "danois" d'aimer la provocation !

(Zygomatiques activés) Oui ! Sans doute ! Mais je pense que c'est un langage universel à préserver. Je le souhaite en tout cas.

Fier d'avoir pu décrocher quelques sourires d'un visage faussement impassible, je partirai avec le souvenir d'un homme dont la carapace dissimule une profonde sympathie. Je lui tirerai le portrait le soir même, avant la projection d'un mondo trash sélectionné par ses soins, Les Négriers.

Interview réalisée par Florian Millot à Lyon le  15 octobre 2015
Merci à Matilde Incerti pour avoir facilité cette interview

 

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Critique mise en ligne le 30 Octobre 2015

AUTEUR
Florian Millot
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