Dossier & ITW
Interview de Wong Kar Wai

Quand Wong Kar Wai arrive à la table ronde (six médias réunis pour 30 min d'entretien), j'ai le sentiment et pour la première fois sans doute, d'avoir un géant en face de moi. Non pas que sa taille m'impressionne, que sa démarche un peu voûtée m'attendrisse ou que ses inoxydables lunettes de soleil m'intriguent, c'est davantage le souvenir fou de Fallen Angels, Chunking Express, In the Mood For Love, Happy Together qui m'étreint, celui de The Grandmaster aussi évidemment, réflexion poétique et historique émouvante sur le kung fu. On nous avait dit que l'homme était difficile en interview, il s'est au contraire montré souriant et très disponible.

Question : Pour écrire The Grandmaster vous avez collaboré avec avec Xu Haofeng, dont le dernier film, assez inhabituel, The Sword Identity, était présenté l’an passé à Deauville Asia. Pouvez-vous nous parler de son rôle sur The Grandmaster et des éléments qu’il a apportés au film ?

WKW : Qu’avez-vous pensé de son film ?

C’est très différent de The Grandmaster, mais c’est assez inhabituel et intéressant… Un film d’arts martiaux assez curieux, parfois drôle…

Oui, Xu Haofeng est lui-même une personnalité atypique. En ce moment, il enseigne à l’université et il pratique les arts martiaux depuis sa jeunesse. Un jour, afin de voir à quel point sa technique était au point, il a sauté du haut du troisième étage de l’immeuble de l’université de cinéma de Pékin. Il n’a pas été tué sur le coup, car sa chute a été interceptée par un arbre, mais il a quand même été blessé et a été immobilisé pendant deux ans. Il a profité de cette période pour pratiquer le bouddhisme. C’est en lisant son livre que j’ai eu envie de le rencontrer. Son point de vue sur les arts martiaux est passionnant. J’ai tout d’abord voulu lui proposer d’être consultant sur The Grandmaster. Et c’est plus tard que je lui ai proposé de co-écrire le scénario avec moi, tant son approche est unique. Il appartient bien sûr à une école particulière, et dans The Grandmaster, je pense qu’il y a de nombreuses perspectives sur les diverses philosophies des arts martiaux. Beaucoup d’idées viennent de lui.

Depuis quelques années, les combats dans les films de Hong Kong sont plus réalistes et brutaux. Dans votre film, ils sont plus poétiques, se rapprochent de la danse. Pourquoi avoir choisi de revenir à ce style ?

En fait, il y a plusieurs approches pour les combats dans ce film. Mais il y a un élément commun : je voulais que ces scènes soient les plus authentiques et fidèles possibles aux divers styles d’arts martiaux qu’elles mettent en scène. Je ne voulais rien de trop loufoque ou qui ne respecte pas les règles de la gravité. Dans beaucoup de films de kung-fu que l’on a vus, la violence est au centre de tout. Pourtant, d’après les grands maîtres d’art martiaux, les combats sont très courts, reposent sur un unique coup, si rapide que l’on ne le voit même pas. On ne se frappe pas pendant cinq minutes sans interruption. Mais bon, on ne va pas réaliser un film de kung-fu avec un seul coup par scène de combat (rires). Mon angle était donc d’analyser ce mouvement décisif. Chaque mouvement est mortel, demande une parfaite coordination du corps et de la vitesse. Prolonger ce mouvement parfait est mon travail en tant que réalisateur. Mettre cela en scène est mon véritable challenge sur The Grandmaster, car c’était une nouveauté pour moi.

D’autre part, The Grandmaster est structuré en plusieurs scènes de combat, et chacune a sa résonance particulière. La première présente un Ip Man qui n’a pas encore 40 ans. C’est un aristocrate, qui ne pratique pas les arts martiaux pour gagner sa vie, mais uniquement pour s’amuser. Le premier combat est alors presque comme une fête. La rue est son terrain de jeu, l’endroit où il peut faire étalage de ses talents. La scène entre lui et Zhang Ziyi dans la maison close est plus comme une danse entre deux grands maîtres, avec cette règle, qui est qu’ils ne doivent rien casser. La dernière, dans la gare, est une revanche. C’est vraiment une question de vie ou de mort. Chacune a donc une approche différente.

Avez-vous vu beaucoup de films d’arts martiaux ?

Oui.

Pour préparer The Grandmaster ?

Non, je n’ai pas vu ces films pour faire The Grandmaster puisque j’étais déjà imprégné de ce genre depuis mon plus jeune âge. J’ai pu voir les films de kung-fu évoluer à travers différentes périodes. D’abord les films de la Shaw Brothers, et même les productions d’avant la Shaw Brothers, et plus tard Bruce Lee, Jet Li, Jackie Chan, les Tsui Hark

La philosophie du film nous fait vraiment prendre conscience de l’idéologie derrière les différentes écoles d’arts martiaux, au-delà des combats ?

C’est très difficile de faire un film de kung-fu original, tant il y a déjà de nombreux films dans ce genre. Mais la plupart de ces films se concentrent sur la victoire ou la défaite, la revanche, savoir qui est le meilleur combattant… Je pense qu’il était temps d’ouvrir une nouvelle page, et de ne pas faire un film uniquement sur les talents des combattants, mais sur l’origine de ces talents, sur la philosophie qu’ils cachent. À mon sens, ce qui rend The Grandmaster unique dans l’histoire du cinéma de kung-fu, c’est le fait qu’il se concentre sur un aspect primordial de l’univers des arts martiaux : l’héritage, ce que les générations antérieures veulent transmettre aux générations les plus jeunes. C’est le centre du film.

Comment avez-vous travaillé les personnages avec vos acteurs, notamment Gong-er et Ip Man et était-ce difficile de les convaincre d’apprendre les arts martiaux pendant aussi longtemps ?

Oui, ce ne fut pas évident, car vous imaginez bien à quel point ces gens sont occupés. Il ne fallait surtout pas leur dire que l’on partait sur un tournage de 3 ans (rires). Il y a eu une énorme implication de la part, surtout de la part de Tony (Leung) et (Zhang) Ziyi, qui croyaient vraiment en ce projet. Dès le stade de la production, ils ont soutenu le film. Il faut imaginer que Tony s’est cassé la main à deux reprises pendant le tournage, et il n’a jamais abandonné. Et il a quand même insisté pour faire toutes les scènes d’action sans doublure.

Aviez-vous confiance en leurs capacités, avant le tournage, pour arriver au résultat que vous souhaitez, car ils sont quasiment professionnels maintenant ?

Ils n’avaient pas le choix, sinon, j’aurai continué de les entraîner jusqu’à la perfection (rires) ! En regardant le making-of, on se rend d’ailleurs compte à quel point ce put être douloureux pour eux. Je sais donc qu’ils ont vraiment travaillé dur.

Pourquoi cette fascination pour le personnage d’Ip Man, dont on a déjà de nombreux films qui lui étaient consacrés ?

Et il y en aura d’autres ! La vie d’Ip Man est presque le reflet de l’histoire de la République de Chine. Considérons sa vie : il est né sous la monarchie de Qinq, il a ensuite vu le passage à la République, puis a connu la guerre civile, la guerre sino-japonaise, et il a fini sa vie à Hong Kong, une colonie britannique. Beaucoup des films sur Ip Man se concentrent sur le personnage en lui-même, sur ce maître, ses talents, et aucun film n’avait pris cette perspective historique. Pourquoi est-il devenu un maître ? Quelles difficultés a-t-il traversées ? Et si on ne comprend pas d’où il vient, il est impossible d’appréhender la grandeur de ce maître. Il est né dans une ville qui, même à l’époque, était conservatrice. Son art, Wing Chin Chung, était réservé à l’élite. Une génération ne comptait que 16 élèves. C’était extrêmement onéreux d’apprendre le Wing Chun. Et c’est Ip Man qui a démocratisé cet art, et l’a rendu populaire.

Considériez-vous la scène dans la gare comme une scène clef dès le départ ou est-elle devenue plus importante au tournage ?

Quand on a commencé à tourner, le plan était de commencer par filmer la scène avec Tony sous la pluie, qui est la première scène du film. On sait tous que Tony est un grand acteur, mais on ne savait pas s’il pouvait vraiment se battre ou pas. Et je pensais que le public se poserait cette question, et voudrait d’abord voir comment Tony allait jouer ce maître. On a donc commencé, mais dès le premier jour, Tony s’est cassé la main pendant les répétitions. On devait donc arrêter de filmer cette scène et travailler sur autre chose. À la base, on devait se rendre en Mandchourie deux mois plus tard, avant qu’il n’y fasse trop froid. Mais là, nous n’avions plus le choix et nous sommes rendus dans le Nord, où il faisait encore très froid, 25 degrés en dessous de zéro. C’est à ce moment que l’on a tourné cette scène dans la gare, qui nous a pris deux mois, la nuit, dans ce froid glacial.

Avez-vous encore beaucoup de scènes avec Chang Chen, que l’on ne voit pas vraiment beaucoup, mais dont on sent l’importance ? Et que représente en Chine son personnage, qui semble s’apparenter à la mafia ?

Non, ce n’est pas la mafia… Le film parle vraiment de transmission d’héritage. La première partie du film se concentre sur des vieux maîtres qui veulent se retirer et cherchent des successeurs. L’un de ceux-ci est le personnage de Chang Chen, la Lame. Ip Man et lui commencent presque de la même manière, à la même époque, mais l’un a terminé comme un maître, et l’autre comme un criminel. En fait, c’est un antagoniste, un antidote à Ip Man. Le même sentier, mais des aboutissements différents. The Grandmaster n’est pas un film sur un personnage, mais sur un état d’esprit et il y a de nombreuses possibilités à partir de là.

À la fin du film, vous utilisez une musique d’Ennio Morricone. Est-ce un hommage à Il était une fois en Amérique ?

Oui ! On a même pensé appeler le film Il était une fois le kung-fu. À la fin du film, j’utilise la musique de Morricone comme un hommage à Sergio Leone. Personne aujourd’hui ne fait des films épiques comme il le faisait. On pense que pour faire épique, il faut faire les choses en grand. Mais en fait, c’est un film dans lequel on veut vraiment passer du temps, qui donne l’impression que l’on a vécu à travers l’expérience du film. C’est un sentiment que l’on a devant les films de Sergio Leone.

Il est rare de voir Yuen Woo-ping comme acteur dans les films. Comment l’avez-vous convaincu de faire cette courte apparition ?

J’ai dû le forcer, le séduire (rires) ! C’est un chorégraphe génial, mais il est extrêmement timide. Sur un tournage, il est comme un parrain, entouré de tous ses assistants. Mais en fait, c’est quelqu’un de très réservé. J’ai vraiment dû le convaincre de jouer cette scène, en lui promettant qu’il n’y aurait que deux prises, qu’il n’y avait rien à craindre… Il était très nerveux.

Et comment avez-vous travaillé avec lui ? Pour les scènes d’action, filmiez-vous ou était-ce lui ?

Nous étions tous deux sur le plateau. La différence avec les autres tournages de films d’action, c’était qu’il y avait énormément de consultants, et que ça ne se jouait pas uniquement entre moi et Yuen Woo-ping. Il y avait donc beaucoup de débats et de discussions. L’important était l’authenticité, mais on recherchait aussi à ce que les combats ne soient pas trop abstraits, et puissent être excitants et distrayants pour le public.

Que répondriez-vous aux gens qui considèrent que The Grandmaster n’a pas le style des films de Wong Kar-wai ?

Tant mieux ! Personne ne réalise des films uniquement pour le style. Le concept de ce que les gens appellent le « style Wong Kar-wai » est assez étrange pour moi. Dès que l’on bouge sa caméra, ça devient du « style Wong Kar-wai », je ne sais pas trop ce que c’est, en fait…

Votre style est peut-être de revisiter les genres. Avez-vous en tête un autre genre sur lequel vous souhaitez travailler ?

En ce moment ? Non ! Je veux juste faire une pause (rires) !

Vous travaillez avec un nouveau directeur de la photographie, Philippe le Sourd. Pourquoi l’avoir choisi ?

À votre avis ?

Aucune idée…

Vous avez aimé la photographie du film ?

Oui.

Voilà la raison ! Plus sérieusement, je travaille avec Philippe depuis longtemps, sur des publicités. Il fait très attention à ses choix de films car il est très attaché à sa famille, et faire un film, c’est passer des mois loin de chez soi. Je l’ai donc séduit pour qu’il fasse ce film, car il est fasciné par les arts martiaux chinois. Je lui ai donc dis « Viens avec moi en Chine faire un film de kung-fu, ça ne prendra pas plus de six mois ». On a passé deux Noël ensemble !

Avez-vous des regrets sur ce film ?

On trouve dans le film cette réplique : « Quel ennui qu’une vie sans regrets ». Il y a toujours des regrets. Mon regret c’est que j’aurais eu besoin de trois ans de plus ! Un des regrets est que sur la fin du tournage du film, qui a été filmé avec une pellicule Fuji, j’ai reçu une note de Fuji qui m’indiquait que la pellicule que l’on avait reçue était la dernière livraison, car ils ne produiraient plus de films à l’avenir. C’est aussi un signal qui indique qu’il est temps de terminer. J’ai d’ailleurs gardé cette dernière boîte de négatif avec moi. C’est vraiment dommage de se dire qu’il va falloir dire adieu à la pellicule, aux magnifiques caméras Panavision.

La critique de The Grandmaster

Entretien réalisé à Deauville le 8 mars 2013 avec la collaboration de Nicolas Bardot de Film de culte, Nicolas Gilli de Filmosphère, Victor Lopez d'East Asia, Chung In Wong Esquire, Matthew Scott de South China Morning Post et Cyrille Falisse du Passeur Critique.

Merci au Public Système Cinéma et Michel Burstein

Réalisateur : (Indisponible)

Acteurs : (Indisponible)

Durée : (durée indisponible)

Date de sortie FR : (date indisponible)
Date de sortie BE : (date indisponible)
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Critique mise en ligne le 16 Avril 2013

AUTEUR
Cyrille Falisse
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Créateur et rédacteur en chef du site, j'ai toujours eu deux maîtresses : l'écr...
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