Dossier & ITW
Interview de Stephan Streker

Stephan Streker, revient avec nous sur Noces, son dernier et troisième long-métrage et sur les faits de société qui y sont liés.

Tout d'abord, je me suis interrogé sur la notion de tragédie en voyant Noces.  Considérez-vous ce film comme une tragédie ou comme un drame? 

J'ai toujours pensé que c'était une tragédie grecque dans la mesure où je trouvais qu'il y avait un point commun flagrant entre les grands classiques et Noces. Les deux aspects qui composent la tragédie grecque c'est le côté inéluctable qui est clairement présent dans Noces et aussi le fait que le mal n'appartient pas à un des personnages, c'est-à dire que le mal vient par au-dessus, ce qui est la définition de la tragédie : c'est la situation qui est monstrueuse, plus qu'un personnage qui aurait absolument tous les défauts et toutes les horreurs.

Pour moi c'est une tragédie.

Pour moi aussi. En fait je pense qu'on a besoin de donner des catégories mais il faut s’en libérer également. Par exemple quand on parle d'une oeuvre d'art on a besoin de séparer la forme et le fond, c'est vraiment important de le faire, mais c'est purement abstrait, c'est intellectuel. La forme et le fond sont imbriqués, il n'y a pas moyen de les séparer, on les sépare intellectuellement. Et je ne me suis pas posé la question "Est-ce que je vais faire un drame ou une tragédie ?", j'ai voulu raconter une histoire parce que je pense que même si c'est une histoire qui a déjà existé et qui se répète, à cause des enjeux moraux incroyables qu'elle génère, c'est une histoire exceptionnelle. Extraordinaire, car les enjeux moraux sont très puissants pour chacun des personnages. Chaque personnage est écartelé, et l'écartèlement est d'autant plus fort qu'il est sincère.

D'ailleurs le personnage de Zahira a tout d'une Antigone moderne, c'est quelqu'un qui brave les lieux et les époques. Est-ce un personnage classique dans le monde d'aujourd'hui ?

Oui, en fait je dirais que c'est une histoire classique avec un traitement classique, mais qu'elle est une héroïne moderne. Je pense que c'est  l'Antigone de 2017 dans la mesure où elle est quand même une héroïne dans le sens premier comme Antigone l'était. C'est quelqu'un d'exceptionnel, qui a un destin exceptionnel, une volonté exceptionnelle et je pense qu'elle est digne d'être un symbole.

Avez-vous relu des pièces classiques et vous-êtes vous basé sur le mythe que l'on connaît tous ?

Je n'ai pas lu. En fait ça m'a suffit de savoir qu'Antigone est celle qui a dit non. Ca m'a suffit car c'est ce qui la définit. D'ailleurs je pense que pour dire non il faut beaucoup de courage, et qu'Antigone et Zahira sont courageuses.

Je le pense aussi. Lors d'une scène de classe, on entend un extrait de la pièce Antigone. Est-ce pour signifier, souligner ? 

C'est plutôt un détail, un clin d'oeil. Mais ce qui est intéressant c'est que le cours que l'on voit est un cours en rapport avec la culture. Zahira est belgo-pakistanaise, et les deux mots sont importants, parce que les cultures s'additionnent. Elle est culturellement pakistanaise parce qu'elle parle ourdou et qu'elle a des référents ourdous, et elle est complètement belgo-francophone parce qu'elle parle le français parfaitement et qu'elle a des référents liés à cette culture.

Elle est obsédée par la notion d'âme : elle se demande si l'embryon à une âme et à partir du moment où elle sait qu'il en a une, c'est beaucoup plus difficile pour elle d'avorter. Est-ce également un rapport avec la mythologie ?

Non ça a un rapport avec une croyance musulmane. De très nombreuses musulmanes qui se posent la question de l'avortement se posent la question de l'âme et c'est une question qui est très souvent posée dans les plannings familiaux etc… Et la croyance c'est qu'avant 40 jours il n'a pas d'âme.

Justement à propose des médecins, on ne voit pas leurs corps. Ils ont des voix, on les entend mais jamais on ne les voit. Pourquoi ? 

Pour une raison très simple, c'est uniquement pour une raison de point de vue, c'est une question de choix. A partir du moment où à l’écriture de la première scène je décide qu’on ne verra pas l’interlocuteur c’est uniquement pour insister sur : voilà le personnage que l’on va voir, voilà le personnage auquel je veux qu’on s’intéresse, voilà le personnage que l’on va suivre jusqu’au bout, et à aucun moment on ne libère le spectateur par un champ/contre-champs traditionnel. Ensuite la façon de montrer l’avortement interrompu est une façon très cinématographique parce que j’avais un point de vue, et je partage l’idée que si on a un point de vue, c’est toujours bon. Ce qui définit un artiste c’est qu’il a un point de vue, ce qui définit un non artiste c’est celui qui n’en a pas. Idem pour la place de la caméra : si la place de la caméra est justifiée par un point de vue, même si il n’est pas deviné par le spectateur, ce n’est pas grave parce que ce n’est pas gratuit.

Comme pour Le Monde Nous Appartient, vous partez d’un fait divers. Pourquoi celui-là vous a attiré particulièrement ?

Je trouvais très intéressant le fait de montrer le coupable et la victime d’un acte grave, et de donner leurs chances à tous les deux. Quand tu lis le fait divers, trouver la victime et le coupable est évident, mais au-delà de la lecture évidente il y a toujours une histoire intéressante derrière. Je voulais les montrer l’un et l’autre avant le drame et interroger ce qui a pu les mener au drame. Le hasard et la nécessité, c’est un film sur le destin. 

Pour revenir sur Le Monde Nous Appartient, on a pu vous reprocher un aspect « esthétisant », formel qui est beaucoup moins présent. Tout est plus sobre, centré sur le personnage de Zahira

Oui je suis tout à fait d’accord avec ça, c’est plus sobre et totalement au service (je l’espère) de l’histoire, des enjeux de l’histoire et des personnages principaux. Si j’avais une idée de mise en scène qui n’était pas au service de l’histoire ou des personnages, je l’abandonnais. Chaque fois que j’avais une idée je me demandais « Est-ce que ça sert le personnage et est-ce que ça sert l’histoire ? »  Si c’est oui j’y vais, si c’est non aux deux questions je n’y vais pas. C’était mon obsession et je pense que concernant Le Monde Nous Appartient je ne regrette rien parce que je n’étais pas le même être humain et l’être humain que j’étais à l’époque était très content du film, j’avais besoin de faire ça. En fait je crois que la plus grande erreur qu’un artiste peut commettre c’est de vouloir faire l’œuvre parfaite. Si tu veux l’œuvre parfaite reste dans ton lit parce qu’elle n’existe pas. En revanche je fais des œuvres imparfaites mais j’essaie toujours de les faire du mieux que je peux. Aujourd’hui j’ai fait Noces et c’est le mieux que je pouvais, mais il y a certainement des manquements dans Noces et vraisemblablement qu’un jour je m’en rendrai compte et que peut-être je ferai un film en réaction à ça.

Parce que vous pensez avoir fait Noces en réaction à ce que vous avez retenu du précédent film ?

D’une certaine façon oui et certainement dans sa façon de le traiter. Fondamentalement je trouve que Le Monde Nous Appartient est extrêmement bien fait avec une histoire très très ténue, et je pense que Noces est très bien fait mais avec une histoire très très forte. Et une histoire très forte bien faite ça donne des films plus forts qu’une histoire ténue bien faite.

Est-ce que ce n’était pas des « défauts » de jeune cinéaste ? Est-ce que maintenant vous avez davantage confiance en vous et donc en vos moyens de raconter une histoire ?

Peut-être oui. Ca se tient. Je suis une vieille personne mais un jeune cinéaste.

Ce qui rend le film fort et beau c’est qu’il n’y a pas de jugement sur les personnages...

Le point de vue juste c’est, je crois, qu’un artiste porte un regard, un point de vue. Mais le jugement moral appartient au spectateur. Et je dirais même que ton jugement sur cette personne qui passe dans la rue en dira plus sur toi que sur cette personne qui passe dans la rue. Le jugement que tu as dessus en dira beaucoup sur ce que tu es toi, donc laissons ça aux spectateurs ! Il y a des spectateurs qui sont un peu bouleversés et qui disent « Oui quand même, vous montrez de façon très humaine des gens qui ont quand même des mœurs condamnables », mais ils parlent d’eux en disant ça et le film reste le même. Le jugement moral est l’affaire du spectateur et le point de vue est l’affaire de l’artiste. 

Pourtant il y a de trop nombreux films qui sont basés sur une dichotomie et qui désigne les « méchants » et les « gentils ».

C’est terrifiant, et c’est une facilité dans laquelle je ne voulais pas tomber, sinon ça n’a pas d’intérêt. Je voulais faire un film plus facile, c’était l’histoire d’une prisonnière qui voulait s’échapper, mais Zahira c’est l’histoire d’une prisonnière qui veut à la fois la liberté et l’amour. C’est beaucoup plus intéressant. Elle dit je t’aime d’ailleurs, et elle le pense. Quand son amie Aurore lui dit « Mais quand même ta mère elle t’aime » et elle dit « Mais évidemment que ma mère elle m’aime, mais mon père et Amir aussi, ça n’a rien à voir. » Et c’est ça qui fait que le film est plus passionnant et plus fort.

Est-ce au cinéma de trouver des solutions à ces problèmes de mariage forcé ? En avez-vous  ?

Je n’ai pas du tout de solutions, c’est un problème politique et un problème de société, qui serais-je moi pour avoir des solutions ? Ce que je peux dire c’est qu’à quelqu’un qui m’a dit « Votre film est magnifique mais vous vous êtes désespéré », je réponds que ce n’est pas vrai, que je ne suis pas du tout désespéré pour la simple raison que l’espoir c’est nous. Un nous qui n’exclut personne, un nous qui est à la fois les musulmans et les non-musulmans, les pakistanais et les non pakistanais, les blancs, les rouges, les jaunes, etc…, qui ont un point commun, c’est qu’ils sont émus par la destinée de Zahira. Si ils sont émus, alors j’ai plein d’espoir parce que c’est que la situation va bouger. Et je suis sur qu’elle bougera parce que ça à toujours bougé, parce que la vie c’est le mouvement. Aujourd’hui en 

2017 c’est un problème, mais il ne sera pas le même plus tard. 

Le mariage forcé peut-être considéré comme archaïque mais en même temps ils n’hésitent pas à utiliser des technologies comme Skype pour discuter avec les potentiels époux. Dans le film, il y a des phrases très drôles comme « Ici tu peux choisir » ou « Il faut vivre avec son temps ».

J’adore ça. Quand je fais dire à la mère « Il faut vivre avec son temps » en ourdou, j’étais tellement content de moi que je n’ai pas continué à écrire le jour même. C’est la seule fois où j’étais content de moi.

C’est drôle en effet. Est-ce une volonté de montrer l’absurde et le grotesque de cette situation ? C’est un peu comme une soupape ?

Oui tout à fait. En même temps pour certains ce n’est pas grotesque. Je comprends très bien que les gens rigolent mais je comprends aussi ceux qui n’en rigolent pas. Par exemple il y a un moment où je trouve formidable que les gens rient, mais je n’avais pas pensé qu’ils riraient en écrivant. Mais j’adore le fait qu’ils le fassent.

Je peux savoir c’est lequel ?

C’est quand Adnan dit sur internet « Rien qu’en touchant la photo je savais que je t’aime ». Pour moi c’est purement émouvant et plein de gens trouvent ça émouvant et plein de gens trouvent ça drôle et ridicule.

C’est sans doute les deux ?

C’est sans doute les deux.

Ce qui m’a frappé c’est que Zahira continue de prier après être partie du foyer. C’est davantage un problème de tradition plutôt que de religion ?

La scène le plus importante du film c’est le fait qu’à l’instant où elle est le plus en rupture totale avec sa famille avec la tradition et avec tout ce qu’elle ne veut pas, elle prie. C’est une chose que j’ai apprise en travaillant, je pensais que c’était un problème de religion mais pas du tout, elle n’est pas en crise par rapport à la religion, elle emporte sa foi avec elle, et elle prie. Pourquoi ? Parce qu’elle est toujours croyante et je le montre à ce moment là parce que je veux montrer qu’elle emporte sa foi et vraisemblablement elle prie pour que son père s’en sorte, car elle vient d’apprendre qu’il avait eu un problème cardiaque. Je croyais que la religion était au dessus de tout mais c’est faux. Ce n’est pas davantage une affaire de tradition, c’est totalement une affaire de tradition. Et je vais même aller plus loin : j’ai dit à des amis Pakistanais  : « Donc la tradition est au-dessus de tout ? » Et finalement un homme m’a dit, « Ecoute honnêtement, non, au dessus de la tradition c’est l’honneur ». Et ils étaient tous d’accord avec ça. Et puis une femme Pakistanaise est venu me parler après et elle m’a dit tout bas : « Ce n’est pas vrai, il y a encore plus important que l’honneur, c’est de sauver les apparences. » Et je suis sûr que c’est elle qui a raison. D’ailleurs ça se tient : si tu sauves les apparences, l’honneur est préservé, et si l’honneur est préservé, la tradition est respectée. Donc ça n’a pas de rapport avec la religion.

D’ailleurs il y a des phrases comme « De quoi on va avoir l’air » et même, en parlant du père, « Il ne peut plus rentrer au pays maintenant ».

Oui c’est Zahira qui dit ça. Et ce n’est pas exagéré, c’est très grave. Ils ne peuvent vraiment pas rentrer au Pakistan, c’est vraiment la honte pour eux. Et Zahira le sait. C’est pour ça que j’adore cette phrase de son frère : « Mais alors si tu le sais pourquoi tu le fais ? », ce qui est toujours l’argument du chantage.

En fait c’est un drame pour tout le monde. Les personnages s’aiment tous réellement, et c’est en ça que l’histoire est si poignante, mais le poids du déshonneur est trop important pour que ça se passe bien.

Exactement. Et j’ajoute un truc, c’est que le film montre qu’il y a des choses plus importantes que l’amour, ce qui pour nous est surprenant. C’est pour ça qu’il en dit beaucoup sur aujourd’hui.

Refuser son « destin de femme » fait-il de Zahira une icône féministe ? 

Je pense que les femmes méritent mieux que le féminisme. Je pense que la place de la femme est inqualifiable, innommable et insupportable et que c’est la cause du 21ème siècle. 

Il n’y a aucune référence claire à une ville, est-ce pour souligner l’universalité ? Ca aurait pu être n’importe quelle ville ?

J’ai évacué l’identification à une ville car la seule chose qui m’intéressait c’était la tragédie intra-familliale et être à hauteur des êtres humains. Il suffisait que ce soit une ville francophone occidentale. 

Il y a des Zahira dans toutes les villes du monde ?

Bien sur !

Et qu’aimeriez-vous leur dire ? 

Je vous aime. 

Réalisateur : Stephan Streker

Acteurs : (Indisponible)

Durée : (durée indisponible)

Date de sortie FR : (date indisponible)
Date de sortie BE : (date indisponible)
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Critique mise en ligne le 09 Octobre 2017

AUTEUR
Julien Rombaux
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