Critique de serie
Utopia

Nous nous posions la question, ici même, de savoir si les séries anglaises étaient les meilleures. Utopia diffusé en 2013 peut relancer le débat tant elle innove sur le plan formel créant un univers visuel presque irréel totalement saturé de couleurs vives et de cadres étouffés sous le poids de l’intrigue. Découpant sa mise en scène sur un rythme effréné, le créateur Dennis Kelly propose un scénario ancré dans une prophétie conspirationniste dans l'air du temps.

L'histoire : quatre personnages geeks voient leurs existences basculer dans l’apocalypse quand ils découvrent l’existence du tome 2 de la bande dessinée Utopia alors qu’ils vouent déjà un culte fanatique au premier tome. Le second volume de cette bande dessinée révèle des secrets sur les actions meurtrières d’une organisation appelée « The Network » qui va tout mettre en œuvre pour récupérer le tome 2 du manuscrit.

« Where is Jessica Hyde ? » interroge le flippant Arby, l’homme de mains de l’organisation, à chaque fois qu’il rencontre un individu. Le résultat est toujours scrupuleusement identique, il finit par abattre celui ou celle qui ne peut répondre à cette question laconique. La respiration asthmatique dont le prodigieux acteur Neil Maskell (aperçu notamment dans Kill List) affuble son personnage le rend aussi inquiétant que charismatique et installe le climat de la série sous des auspices paranoïäques et violentes.

Utopia parvient à condenser en 6 épisodes la principale maladie du net, la paranoïa qu’elle engendre. La série imagine un monde où le « Network », véritable transposition à l’écran, d’un Nouvel Ordre Mondial, serait aux mains de quelques puissants qui tireraient les ficelles de l’Histoire en laissant les peuples dans une ignorance organisée. Evidemment c’est à travers l’industrie pharmaceutique qu’ils fomentent leur grand complot visant à détruire une immense partie de l’humanité. Dans ce monde, comme dans celui décrit par Ari Folman dans Le Congrès, les êtres humains sont livrés à la révolte ou à l’aveuglement quand ils ne sont pas des maillons du puissant « Network ». Personne n’étant totalement innocent, les personnages principaux finissent par douter les uns des autres et se menacer. Sous le joug de la peur, les relations se délitent.

Dans un univers paranoïaque, les personnages n’ont qu’une option, fuir ou se couper du réel. Dans Le Congrès ils fuient dans une bulle chimérique et numérique où l’avatar remplace le corps physique afin d’accepter les souffrances de la vie terrestre alors que dans Utopia ils fuient dans un No Man’s Land de maisons vides ou de champs en jachère où la vie en société semble n’être plus qu’un souvenir douloureux. Car c’est toujours de cela dont il est question, la fuite du réel condamne à la vie de monade isolée, une existence fantômatique guidée par la peur du contact. 

Utopia parvient à installer une atmosphère brillante dans ses trois premiers épisodes (la série n’en compte que 6). Anxiogène à l’excès, sanguinaire et cruelle, portée par des personnages archétypés, le geek parano, l’IT vieux garçon, la doctorante inactive et le gamin livré à lui-même, Utopia se révèle unique et atypique. L’œuvre aussi savoureuse qu’efficace peine pourtant à rebondir dans sa seconde moitié. Le personnage de Jessica Hyde, vengeresse et rigide, apparaît soudainemen avant de transporter la série sur le terrain plus commun du thriller. Et les révélations de s’enchaîner, le scénario de se perdre en digressions. Coincé entre sa volonté d’avancer et son souci formel d’excellence, Utopia abandonne son scénario en cours de route, c’est regrettable.

Formellement inspirée par les mystères vaporeux lynchéen ou par le Rosemary de Polanski, Utopia est un bijou visuel, qui repense la grammaire de la série TV. Exit les plans serrés sur des personnages en train de discuter, ici les plans larges écrasent les personnages dans l’écran, il les broie sous le vide, ils les transforment en victimes. Ce n’est pas le scénario qui insuffle l’atmosphère mais bien la mise en scène proche de la BD et la furieuse bande son composée par Cristobal Tapia de Veer à l’aide de sons rétro qui convie le spectateur à la messe.

Vivre dans un monde comme celui-là c’est accepter de vivre dans la lumière de la vérité diraient les personnages angoissés d’Utopia. Obscurité mentale plutôt, vu leurs mines déconfites, mais contrebalancée par la lumière vive de la photographie qui leur rend justice comme si avant de rompre avec le monde et de s’enfermer dans la paranoïa, les personnages survivaient encore un peu à l’écran comme le souvenir d’une étoile qu’ils ont rêvé d’être.

Alors que des dizaines de plaintes ont été déposées auprès de Channel 4 qui diffuse la série en Grande-Bretagne et que Canal Plus Séries a censuré 7 minutes de la première saison, la seconde saison d'Utopia est bien prévue pour 2014.

Durée : 0h55

Date de sortie FR : 21-09-2013
Date de sortie BE : (date indisponible)
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Critique mise en ligne le 06 Février 2014

AUTEUR
Cyrille Falisse
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Créateur et rédacteur en chef du site, j'ai toujours eu deux maîtresses : l'écr...
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