Critique de serie
Show Me A Hero

Avec Show me a hero, David Simon (accompagné de William Zorzi) adapte le livre du même nom de Lisa Belkin, qui elle-même s’inspirait de faits réels. En l’occurrence la trajectoire politique de Nick Wasicsko (excellent Oscar Isaac), plus jeune Maire des Etats-Unis dans les années 1980, et qui consacrera sa carrière à la ville de Yonkers dans l’Etat de New-York. Avec en toile de fond la construction controversée de logements sociaux ordonnée par la justice dans des quartiers peuplés par les classes moyennes et supérieurs blanches. Ce qui se joue dans ce projet politique auquel s’oppose dans un premier temps Wasicsko, c’est la mixité sociale, idée à priori démocrate qui ne résiste malheureusement pas ici au mécontentement des propriétaires blancs farouchement détracteurs de ce projet. D’où les retournements de vestes politiques d’élus préférant ne pas se mettre la plèbe à dos. Les préjugés des uns résisteront-ils à l’implantation d’une population défavorisée et stigmatisée (la drogue et la violence bien réelles qui occultent la majorité silencieuse d’habitants pauvres aspirant à des conditions de vie meilleure) ?

Montrez-moi un héros…

Quand The Wire déploie plus de soixante épisodes et autant d’heures pour raconter cinq années de la vie sociétale et politique de Baltimore, Show me a hero se contente de six épisodes pour peindre la trajectoire de cet anti-héros sur plus de huit années, de son ascension au poste de Maire, à sa longue et pénible déchéance. Ce rythme nouveau chez le showrunner David Simon a de quoi déstabiliser dans un premier temps, mais le choix d’avoir recours à de nombreuses ellipses, notamment concernant les élections, se révèle gagnant à partir du moment où il évite les redites scénaristiques liées à ces événements redondants. Surtout, il permet d’intégrer plus facilement le véritable enjeu de la série : la dimension sociale (voire culturelle) d’un tel défi politique.

Si Nick Wasicsko est le « héros » du titre de la série, cette dernière suit de nombreux personnages secondaires qui à leur manière deviennent aussi des héros de ce grand projet de société : mères de famille isolées dans les cités désireuses de s’en sortir, propriétaires bourgeois voulant mettre à mal le projet, adulescents livrés à leur sort entre drogues, parentalité précoce et chômage. Les idées politiques (ici poussées par la justice de l’Etat de New-York qui impose à la ville de Yonkers de construire ces logements sous peine d’infliger des amendes menant à la faillite de la ville) ne sont rien face à la volonté du peuple, plus à même de savoir ce qui est bon pour lui ou non. Show me a hero s’inscrit dans la lignée de The Wire à cet égard, décrédibilisant une partie de la parole politique pour laisser s’exprimer la rue dans ses contradictions. David Simon rend une fois de plus fascinant un univers à priori opaque et surtout anti-spectaculaire, en s’intéressant à ce qui nous touche tous : notre humanité. Il faut voir le magnifique final du quatrième épisode pour mesurer la profondeur de cette écriture. On y voit une jeune femme tombée dans la drogue faire face à son père en essayant de cacher son désespoir. Et son paternel, comprenant la gravité de la situation, de lui dire que lui et sa femme seront toujours là pour elle. Aucune sensiblerie dans cette scène douce et tragique à la fois. La justesse dans l’écriture comme dans l’interprétation a toujours été le fort des œuvres produites par David Simon. Show me a hero n’échappe pas à la règle.

… et je vous écrirais une tragédie.

« Montrez-moi un héros, et je vous écrirais une tragédie » a écrit Francis Scott Fitzgerald. La tragédie ici, c’est de constater les relents racistes et ségrégationnistes de la société américaine au milieu des années 1980. On ne saura que vous conseiller la lecture de l’excellent ouvrage City of Quartz de Mike Davis (situé à Los Angeles) pour en apprendre un peu plus sur les combats menés par les propriétaires blancs afin de lutter contre l’intégration dans leur quartier des minorités noires et hispaniques durant cette période. La tragédie façon Fitzgerald, c’est aussi et surtout celle qui frappe Nick Wasicsko, jeune politique intègre à qui revient la paternité du vote par le Conseil Municipal du projet de construction des logements sociaux, et qui portera jusqu’à la fin de sa carrière le poids de cette décision. Y compris dans son propre camp (démocrate), Wasicsko se retrouvera peu à peu isolé et mis au placard pour avoir incarné cette volonté de changement social. Le manque de reconnaissance auquel il fera face (y compris auprès des habitants pauvres relogés qui ne se souviennent pas de lui) le conduira à sa perte, résumant froidement la jungle politique comme un jeu de pouvoir et d’estime de soi capable de broyer n’importe qui.

Encore une fois la grande force de cette série signée David Simon est de s’appuyer sur des faits précis et réels, habilitant l’enquête journalistique au statut de scénario magnifique. Se déploie dans Show me a hero la magie d’un showrunner capable de nous passionner sur un sujet difficile (la vie politique et sociale d’une ville américaine des années 1980) par la force de son écriture. Parce que dans les héros de David Simon, il y a toujours un peu de nous, spectateurs, ou un peu de nos voisins, de notre famille, de nos élites. Il y a tout simplement la vie à l’œuvre, mise en scène sans misérabilisme ni compassion (même si on est loin de la cynique quatrième saison de The Wire), ici sous la caméra de Paul Haggis, avec en fond sonore les morceaux de Bruce Springsteen. Indispensable.

Durée : Oh52

Date de sortie FR : 16-08-2015
Date de sortie BE : 16-08-2015
PARTAGEZ CET ARTICLE
LAISSEZ VOTRE COMMENTAIRE
Nom : (Obligatoire)
Mail : (Obligatoire)
Site web :
LIKEZ LE PASSEUR !
Critique mise en ligne le 11 Septembre 2015

AUTEUR
Jérémy Martin
[62] articles publiés

Ma cinéphilie trouve ses origines dans la vidéothèque du père de fa...
[en savoir plus]

NOS DERNIERS ARTICLES