Critique de serie
Sherlock

Dieu bénisse les Anglais pour leur bouquins et leurs séries. Lorsqu’un des meilleurs scénaristes du royaume (Steven Moffat, à la base du renouveau de Doctor Who) s’attaque à l'icône de Baker street, cela donne l’une des meilleures adaptations d’une oeuvre littéraire qu’il ait été donnée de porter à l’écran. Oui, rien que cela.

Sherlock est avant tout le projet de deux hommes amoureux de la littérature victorienne. Gatiss et Moffat se rencontrent sur le tournage de The Unquiet Dead en 2005, un des épisodes du Doctor Who où le héros rencontre Charles Dickens. Deux ans plus tard, les co-auteurs remettent le couvert avec l’adaptation de l’étrange cas du Docteur Jekyll & Mister Hyde, Jekyll.

Jamais deux docteurs sans trois, ils s’attaquent alors à Watson et au héros de Arthur Conan Doyle. Si Sherlock mérite le coup d’oeil, c’est tout simplement parce que Steven Moffat a réussi à tirer la quintessence du célèbre détective en évitant toutes formes de caricatures. Il y a d’abord le parti pris de transposer ses aventures à notre époque. Pari osé lorsqu’on s’attaque à un monument de la littérature ? Certainement, mais Moffat, en amoureux de Sherlock Holmes, maîtrise avec brio son sujet : le Sherlock Holmes de Doyle est un héros “moderne”, qui utilise l’ensemble des moyens technologiques du XIXème siècle pour déjouer les complots et autres crimes. Lorsque notre Sherlock 2011 résout un crime en s’appuyant sur le téléphone mobile d’une victime, il ne trahit pas l’original. Les thématiques habituelles du locataire de Baker street se retrouvent également transcrites dans des problématiques plus actuelles : Sherlock tente d’arrêter de fumer ou se sert des SDF londoniens comme d’un réseau d’informations, la relation entre Sherlock et Watson est ambiguë aux yeux des observateurs extérieurs, l’armée mène des expériences secrètes etc etc.

Moffat réussit à convaincre même les puristes. Il faut dire que les clins d’oeil aux diverses aventures de l’homme au deerstalker sont nombreuses : Une étude en rouge pour le pilote, La vallée de la peur et les Hommes dansants pour The Blind Banker, Un scandale en Bohême, l’interprète grec ou l’école du prieuré pour l’épisode Un scandale à Belgravia...Autant de récits dont s’inspirent les scénaristes pour délivrer des aventures originales et pas si éloignées des attentes des aficionados de la première heure. Lorsque Gatiss modernise Le chien de Baskerville, roman le plus connu de la série, il remplace la maison hantée par une base militaire, argumentant que la modernisation des rumeurs dont tout le monde parle et que personne ne voit n’est autre que la théorie du complot : un état accusé de mener de noirs desseins au détriment du peuple.

Côté distribution, il fallait une fois de plus que Sherlock Holmes colle à notre époque sans en retirer les traits de caractère si particulier du personnage : excentrique, hyperactif et sociopathe. Moffat et Gattiss se permettent tout de même un écart quant à la version originelle : Dans Une étude en rouge, le détective est décrit comme quelques bénéficiant d’une culture assez limitée, qu’il compense par une déduction hors du commun. Or, dans la série, il est un homme qui semble posséder des connaissances en art, en chimie, en géologie ou encore en astronomie. Une différence certainement voulue car l’adaptation contemporaine rapproche Sherlock du nerd ultime : solitaire et omnibulé par la science.

Comme souvent, les séries anglaises n’hésitent pas à aller chercher leurs acteurs sur les planches des théâtres londoniens . Benedict Cumberbatch était selon Steven Moffat l’acteur idoine pour tenir un tel rôle : son premier et seul choix. L’acteur de 36 ans a l’habitude des prestations qui sortent de l’ordinaire : Steven Hawking, Charles Darwin, Vincent Van Gogh ou la créature de Frankenstein. Son interprétation de Sherlock est magistrale : autiste et sûr de sa logique, le regard glacial de l’acteur britannique renforce l’aspect clinical du personnage. Cette distance qu’impose Cumberbatch au détective s’oppose clairement avec l’interprétation de Robert Downey Jr. , sorte de super-héros doux dingue qui inspire plus la sympathie que l’antipathie.

Pour le docteur Watson, il fallait donc un acteur plus chaleureux pour contrebalancer la précision chirugicale et aseptisée de Cumberbatch. Le choix de BBC Wales s’est porté sur Martin Freeman, interprète d’Arthur Dent dans la très mauvaise adaptation de H2G2 et Tim, dans la mémorable série The Office. Moffat dira de lui qu’il a la poésie de l’homme banal, un flegme qui ne l’empêche pas de se montrer profondément attachant. Loin d’être idiot, il est avant tout la caution “humaine” du duo, capable de railler la sociopathie aigüe de Sherlock Holmes. Convaincant, il l’est tout autant que Cumberbatch. L’accolyte prend d’ailleurs de plus en plus de place au fil de la série et sera à l’affiche du très attentu Bilbo The Hobbit de Peter Jackson dès la fin de l’année. Deux mots sur l’interprète de Moriarty, Andrew Scott. L’ennemi numéro un de Sherlock Holmes ne convainc pas. Scott en fait trop et peine à se démarquer de la prestation royale de Cumberbatch.

Moffat et Gatiss insufflent également une part de modernité dans leur procédé filmique : utilisation de l’incrustation de bulle ou d’étiquettes façon téléphone portable, bullet-time qui accompagne la pensée extrêmement rapide du détective (un effet que l’on retrouve également à outrance dans le Sherlock Holmes de Guy Ritchie), succession frénétique de plans pour démontrer le lien logique de Sherlock,  il faut néanmoins avouer que la série est avant toute portée par le jeu des acteurs et la pertinence scénaristique et que techniquement, elle ne se démarque pas forcément de ce qui se fait actuellement et particulièrement au Royaume-Uni.

Quoiqu’il en soit, Sherlock est réellement jubilatoire, de part sa mise en scène punchy et son duo d’acteurs qui ne trahissent pas les héros de Arthur Conan Doyle. Un divertissement dynamique qui assure à Moffat et Gatiss de rentrer au panthéon télévisuel anglais.




 

Durée : 1h30

Date de sortie FR : 25-07-2010
Date de sortie BE : 25-07-2010
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Critique mise en ligne le 07 Septembre 2012

AUTEUR
Michaël Bastien
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