Critique de serie
Sherlock The Abominable Bride

Au XXIème siècle, rares sont les choses qui importent plus que la réactivité. Physiquement, intellectuellement, le monde se doit d’être rapide. Il faut produire, présenter, travailler, se reposer aussi vite que possible. Et quel esprit - réel ou fictif - représenterait mieux cette définition que celui de Sherlock Holmes qui - après pas loin d’un siècle et demi d’existence - n’aura peut-être jamais été aussi contemporain.

Rarement œuvre dite classique possédant pareil degré de mythe n’aura à ce point joui d’un tel bouleversement, d’une telle réinvention empruntant l’essence même du matériau originel. Brûler l’écrin de tweed pour offrir peau neuve à l’œuvre. Bien loin de toute dénaturation, Moffat et Gatiss explosent l’emballage formel pour le reconstruire autour d’un cœur intact et éveillé. Ajoutant, par exemple, à la maîtrise conventionnelle du cadre (exemplairement carré et millimétré et d’une exquise joliesse), des mouvements numériques vertigineux comme pour pénétrer l’esprit aussi malade que brillant du célèbre privé.

Dans la continuité de cette idée, il existe un lien quasi mystique entre les époques. Mais dans le palais mental aux nécessités cartésiennes du héros, peu de place pour l’irrationel. Tout est donc pensé, millimétré jusque dans les moindres interprétations possibles autant dans l’esprit du héros que dans la mise en place du récit. A se réjouir des visions à venir...

L'abominable mariée en question.

L’épisode – dans sa grande générosité - ne se contente pas d’être un hallucinant manifeste méta mêlant plusieurs niveaux narratifs et plusieurs degrés de lecture à travers les époques tout comme un va-et-vient permanent entre réalité et fiction. Il démarre par une exposition étonnante donnant aux femmes une place peu essentielle pourtant contrecarrée par un discours féministe moyennement convaincant jusqu’à la résolution finale et son sens retrouvé. Tout était donc bien planifié.

On peut aussi y voir une réponse fulgurante à la misogynie ambiante d’une époque historique et artistique dont les sévices se font - quoiqu’on en dise - encore ressentir. Misogynie déjà présente au sein des épisodes précédents. Les femmes par leur récurrente froideur ou leur méchanceté calculée étaient au choix gentiment inutiles ou brûlantes de machiavélisme. C’est ce deuxième point - toutefois couplé à une noble cause jamais éteinte - qui persiste ici. Les révoltées s’en vont en guerre, en voilà, un bien beau conte de Noël.

Confiance en l'intelligence du spectateur retrouvée

A cela s’ajoute une véritable ambition de ne rien laisser comme tel, inchangé. Le film se construit (principalement scénaristiquement) par chamboulement. Comme par à-coups, toute chose est permanentement remise en cause et cette même remise en cause est essentielle non seulement à la compréhension mais à la logique de la série dans son entièreté. Quand une œuvre télévisuelle offre au spectateur une telle confiance en son intelligence, on s’incline.

L’ensemble laisse cependant toujours le retard nécessaire au spectateur pour flouer l’ennui. Jusque dans l’humour, la série traque sa logique décalée fonctionnant à retardement, laissant la répartie comique ressurgir plusieurs secondes après la réplique (un esprit occupé ne jouit que de peu de temps et s’organise donc en fonction de ce qui lui est donné).

Brillant, cérébral et fort théorique l’épisode est - à l’image de la série dont il est issu - une remise en question permanente de sa propre condition à l’intérieur de laquelle chaque couleur, chaque mouvement, chaque délimitation, chaque son devrait être pris en compte pour espérer en déceler tous les secrets. Du cinéma de petit malin donc, mais dans un sens jusqu’alors peu embrassé.

Durée : 1h28

Date de sortie FR : 01-01-2016
Date de sortie BE : 01-01-2016
PARTAGEZ CET ARTICLE
LAISSEZ VOTRE COMMENTAIRE
Nom : (Obligatoire)
Mail : (Obligatoire)
Site web :
LIKEZ LE PASSEUR !
Critique mise en ligne le 05 Janvier 2016

AUTEUR
Lucien Halflants
[129] articles publiés

Rédacteur aux textes ouverts à travers une forme souvent lyrique. Et puisqu'en matière de perce...
[en savoir plus]

NOS DERNIERS ARTICLES