Critique de serie
Luther

John Luther, armoire à glace rigide et acariâtre qui reprend du service à la crim après une dépression nerveuse, me fait furieusement penser au Docteur House. Comme lui, il doit vaincre des démons mais fait preuve d’une maîtrise professionnelle qui dépasse le talent naturel pour atteindre une perfection presque divine. John Luther, incarné à l’écran par l’acteur Idris Elba, est à la police londonienne ce que House est à la médecine de Princeton. Les deux séries ne se rejoignent pas uniquement sur l'exploitation narrative de leur rôle principal. Elles sont également construites de la même manière. Chaque épisode démarre selon un rituel arrêté, on assiste dans Luther au meurtre d’une victime quand on commence House par le déclenchement d’une maladie inexpliquée, ce n’est qu’après cette séquence introductive qu’on entre dans la partie résolution de l’intrigue. Comme dans House, c’est John Luther qui va trouver la solution, dénicher le tueur et résoudre l’enquête et cela à chaque fin d’épisode. A l’instar d’House il a une vision transcendantale de l’énigme, il voit au-delà des apparences mais son caractère instable (l’addiction aux stupéfiants pour House et pour Luther un caractère irascible couplé d’une violence incontrôlable) le menace et perturbe sa prise de décision qui peut parfois mettre des vies en danger. Pour contrebalancer cette équation périlleuse, les deux séries jouent la carte du supérieur. House rend des comptes à Cuddy quand Luther doit répondre aux injonctions de Rose Teller. Ces deux personnages féminins qui humanisent les demi-dieux que sont Luther et House nouent des relations ambiguës avec eux mais elles légitiment aussi leurs dérives.

Luther comme House a une double personnalité instable mais son entourage lui fait confiance. Au travail, il peut compter sur des collègues fidèles et admiratifs. A la maison par contre ces bourreaux de travail vivent en monades isolées, ils hantent leurs demeures sans conviction préférant dormir au bureau et donner ainsi la vision d’une société entièrement assujettie au monde du travail. Alors que la structure des deux séries est extrêmement fidèle et qu’on s’attache davantage à la personnalité du sujet (mix d’intelligence et de mauvais caractère) qu’à l’histoire, Luther choisit, en bonne série anglaise qu’elle est, l’exposition d’une violence extrême quand House se plaît à énumérer le dictionnaire des maladies orphelines avec une pudeur démonstrative. La mise en scène très classique et sérielle (personnages qui discutent au bureau, dans des salles vides et qui quittent assez peu les décors intérieurs) verse petit à petit dans le glauque et déborde dans un crescendo d’horreur : la jeune femme rousse du premier épisode qui tue ses parents de sang-froid sans laisser un seul indice, le vétéran de guerre qui liquide des policiers, le collectionneur d’art buveur de sang, le chauffeur de taxi fétichiste, le kidnapping qui vire au carnage et enfin le dernier épisode de la saison 1 qui clôt la série sur un imbroglio où Luther devient lui-même la bête traquée. Une version de House sanguinaire et explosive !

Là où la série se démarque de ce caractère assez prévisible de l’épisode soigneusement formaté qui délivre son essence en 60 minutes chrono, c’est dans la relation que Luther va nouer avec la meurtrière du premier épisode. Cette jeune femme rousse, Alice Morgan (Ruth Wilson), va admirer Luther dès leur premier entretien, elle tombe littéralement amoureuse de son intelligence. Lui la craint au début, puisqu’elle s’immisce dans sa vie, avant de finir par l’apprécier avant de collaborer avec elle de manière surprenante. Alice Morgan peut être vue comme la face sombre de Luther, une femme rousse donc diabolique qui agit sur lui comme le déclencheur de ses penchants refoulés et qui élimine soigneusement tout ce qui peut le gêner. On peut même se demander si elle est réelle puisque tous leurs rendez-vous se déroulent toujours sans témoin, dans des salles vides, sur des ponts déserts etc…

Malheureusement la série n’exploite pas assez cette relation perverse. Luther n’a plus peur d’elle et préfère se pencher sur son couple vacillant (il est marié mais sa femme le trompe) ou sur la résolution des intrigues sanguinaires qui prennent une place beaucoup trop importante au coeur de chaque épisode. Finalement, on se fiche pas mal de connaître le dénouement de l’intrigue puisque Luther va finir par trouver le moyen de coincer le meurtrier, ce qui nous intéresse en revanche c’est de comprendre le mécanisme mentale de cet homme et de saisir la différence qu'il existe (si différence il y a) entre lui et Alice Morgan. Le dernier épisode presque surréaliste de la saison 1 propose un changement de cap scénaristique qui pourra être exploité dans les quatre épisodes de la deuxième saison et ceux de la troisième qui est annoncée pour la fin de l’année 2012. Parce que pour le reste, Luther ressemble à toutes ces séries qui n’ont pas grand-chose à dire et qui se répètent d’épisode en épisode proposant l’exploitation de l’analyse de personnage alors qu’en réalité elles retracent chaque fois le même et rassurant schéma de produit consommable teinté d'une vision peu reluisante de la vengeance personnelle. La violence de Luther, sa vision d’un monde extrêmement sombre et sans espoir lui donnent un souffle plus rare mais contre-balancé par l’utilisation classique de l’ambiguïté du premier rôle. Au fond la série déçoit comme tant d'autres parce qu'elle ne va pas au bout de sa perversité.

Hugh Laurie est House, tout comme Idris Elba est John Luther. Les deux séries leur doivent beaucoup. La rumeur parle d’ailleurs de ce dernier comme prochain acteur pour incarner James Bond étant donné que Daniel Craig n’a plus que deux films à tourner dans le rôle de l’agent secret. Elba en impose mais refuse pourtant déjà l’étiquette du James Bond Black. Le président David Palmer (Dennis Heysbert) de 24H Chrono avait paraît-il favorisé la prise de conscience du peuple américain quant à la possibilité de voir un afro-américain à la tête de l'Etat. Qu'Idris Elba soit le premier black à incarner James Bond n'aurait aucune valeur symbolique mais l'acteur anglais donnerait un bon coup de fouet à l'exigence physique prônée par Ian Flemming. Elba deviendrait ainsi le nouveau canon du sex-appeal masculin et le métissage continuerait d'imposer son irrésistible et salutaire domination sur la sexualité communautariste. 

Réalisateur : Neil Cross

Acteurs : Idris Elba, Ruth Wilson, Paul McGann

Durée : 1H00

Date de sortie FR : 23-04-2012
Date de sortie BE : (date indisponible)
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dasola
11 Novembre 2013 à 13h53

Bonjour, il y a la saison 3 qui vient de paraître, je vais me la procurer car j'aime le personnage de Luther, la musique, l'ambiance générale de la série. Bonne journée.

erwan
15 Octobre 2013 à 17h24

"Au fond la série déçoit comme tant d'autres parce qu'elle ne va pas au bout de sa perversité."

ça vaudrait presque le coup d'actualiser ce commentaire quand tu auras vu les 2 saisons suivantes ;-)
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Critique mise en ligne le 27 Octobre 2012

AUTEUR
Cyrille Falisse
[973] articles publiés

Créateur et rédacteur en chef du site, j'ai toujours eu deux maîtresses : l'écr...
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