Critique de film
Volta A Terra

Uz. Deux petites lettres sur un fond blanc annoncent l'entrée du village. Un hameau perché, battu par le vent, trempé par la pluie, ou baigné de soleil. On y vit au rythme des éléments, dans un rapport distant à l'actualité. La radio qui rapporte la crise économique au Portugal et les négociations avec Bruxelles semble donner les nouvelles d'un pays lointain. À Uz, le temps ne coule pas, il tourne, à tempo lent. Celui des gestes répétés et des saisons qui se suivent. Le tout scandé par les arrivées mais surtout les départs, signes de la lente immigration de ceux qu'on ne verra pas et qui ont fuit la rudesse de cette vie paysanne. Le documentaire s'inscrit bien loin des fureurs de la crise portugaise filmée par Gomes dans sa récente trilogie des Mille et Une Nuits. Pourtant c'est avec une même acuité bienveillante que João Pedro Plácido filme ses compatriotes. Malgré la crise et peut-être même à cause d'elle, le cinéma portugais n'en finit pas de nous révéler de nouveaux talents.

Traditions

Si João Pedro Plácido a posé sa caméra dans ce village hors du temps c'est moins pour s'extasier à la contemplation des paysages environnants que pour filmer le quotidien plein de vie d'un hameau et de ses habitants, bien déterminés à faire durer leur existence à part. La résistance s'organise en petits conciliabules dans l'unique salle de classe. Elle s'appuie sur la force de solidarités et de traditions partagées qui culminent lors de la fête du village. Sous les yeux des vacanciers, les gestes ancestraux sont fièrement exposés comme un folklore à célébrer. Pourtant la frontière est souvent ténue entre les savoirs-faire abandonnés et ceux qui perdurent, ignorant les inventions modernes de l'agriculture industrielle. À Uz, on manie encore la faux dans les champs et les brebis sont tondues...au ciseau ! Joao révèle la rugosité et la beauté de ces mouvements inlassablement répétés, qui semblent nous reconnecter à des temps immémoriaux. Mais son regard de cinéaste, plus engagé qu'il n'y paraît d'abord, évite de se complaire dans la douce nostalgie de traditions appelées à disparaître. Un refus du pittoresque compassionnel qui rappelle les Profils Paysans de Depardon. João Pedro Plácido filme de près des mouvements (ré)incarnés, transmis et accomplis joyeusement. Avec les habitants, il s'amuse des maladresses des plus jeunes ou des rigidités des vieux qui prétendent savoir mieux faire que tout le monde.

Transmission

Dans ce village presque dépeuplé, la caméra s'arrête sur deux personnages aussi attachants que différents, qui dessinent le fil d'une belle transmission. Il y a d'abord le vieil Antonio, mains calleuses, grand corps voûté mais toujours affairé. Même la pluie battante ne l'arrête pas pour aller conduire ses vaches au champ. Dans les réunions du village il a toujours son mot à dire et assume posément un rôle de patriarche. Un peu l'opposé du jeune Daniel, frêle gaillard un peu gauche qui apprend le métier, couvé par les regards et remarques amusés des plus vieux. Enfant du village, Daniel a grandi au milieu des animaux et des traditions, dans un respect un peu revêche pour les unes et les autres. Quand il mène ses vaches au champs, le jeune homme, lui, rêve d'amour. La fiction s'immisce alors sur la pointe des pieds dans le documentaire, avec cette discrète aventure en forme de conte avec une fille d'en bas. Le procédé ne rompt en rien la magie du réalisme et sous les voiles légers de cette bluette d'été transparaît la solitude douloureuse et la tentation de la fuite.

Antonio et Daniel ne se retrouvent quasiment jamais ensemble sur l'écran mais tous deux sont également marqués par les sacrifices exigés de cette vie en hauteur. Le film s'autorise alors de beaux portraits solitaires où la lumière naturelle de cette campagne esseulée auréole de noblesse la figure de ces deux résistants. Dans la douceur rosée d'un ciel crépusculaire, Daniel incarne ainsi avec pudeur les renoncements d'une vie loin de l'agitation citadine, préférée par les jeunes de son âge. Le choix semble pourtant s'être imposé à lui et c'est avec une évidente simplicité qu'il embrasse cette vocation qui est bien plus qu'un métier. L'humilité de ce grand garçon dégingandé en fait alors le véritable le héros de ce village d'irréductibles qui résistent tant bien que mal aux sirènes de la vie moderne. Sa détermination nimbe d'espoir ce film lumineux qui rend un bel hommage à ce hameau hors du temps.

Durée : 01h18

Date de sortie FR : 30-03-2016
Date de sortie BE : (date indisponible)
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 15 Mars 2016

AUTEUR
Anne Bellon
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