Critique de film
Valse avec bachir

Valse avec Bachir fut l’une des sensations de Cannes 2008. Si le festival manqua son rendez-vous avec l’Histoire en ne récompensant pas ce qui apparaissait comme la naissance d’un genre (le documentaire d’animation), le temps depuis a fait son œuvre et les traces laissées dans les mémoires par le film d’Ari Folman restent extrêmement fortes presque dix ans après sa sortie en salles. Car comme les plus grandes œuvres, Valse avec Bachir est un film hanté, viscéral, obsessionnel. Au-delà d’un film d’animation, c’est un objet filmique d’une infinie richesse. Entre cri de rage face au désastre d’une guerre irréelle et lente méditation sur le travail de la mémoire.

C’est sa propre histoire que nous raconte Ari Folman. Sa quête obsédante d’une mémoire effacée. Guerre du Liban. Cette nuit du 17 septembre 1982, qui vit l’assassinat de milliers de réfugiés palestiniens par les Chrétiens phalangistes, où était-il ? Que faisait-il ? Lui, le soldat israélien, quelle est sa part de responsabilité dans le massacre de Sabra et Chatila ? Pourquoi est-il incapable de s’en souvenir ? Cette quête, elle est intime, elle est personnelle ; elle est aussi collective. Ari a besoin des autres, ses anciens camarades de régiment, pour « remplir les trous » de sa mémoire défaillante. De façon assez classique, Valse avec Bachir est construit autour de neuf témoignages, autant de représentations de la guerre. Autant de visions à la fois d’une extrême précision et sidérantes dans le rapport fantasmagorique à la guerre. « Comme si j’observais par le viseur d’un appareil photo imaginaire », déclare même l’un des personnages, saisissant par là de la manière la plus concrète cette nécessaire distanciation pour faire face à la réalité traumatique de la guerre.

Valse avec Bachir est un voyage mémoriel, une reconstitution parcellaire et fragmentaire d’instants de guerre. Le film tire sa fulgurance de deux mouvements contraires. D’abord, sa précision documentaire. Tout part en effet d’entretiens individuels en classiques champ-contrechamp, qui vont faire affleurer les souvenirs. Il faut préciser que le film a d’abord été tourné en vidéo, avant d’être storyboardé puis animé. Cela témoigne d’une vraie volonté de se tenir au plus près du questionnement intime du personnage. Ari Folman n’élude pas les blancs qui font partie d’une conversation, la gêne aussi, les tressaillements de la parole, en somme les difficultés liées au travail de mémoire. Signalons ici l’extrême fluidité des transitions d’un régime d’images à un autre, d’une temporalité à une autre, qui participe à nous faire percevoir les glissements de la mémoire. Alors que l’entretien continue en voix-off, les images d’Ari Folman nous propulsent 24 ans en arrière, au cœur même de la guerre. Là, c’est la puissance visuelle de ces images qui sidère, la richesse du langage cinématographique (cadrages, échelle des plans, mouvements de caméra, caméra subjective, etc.). C’est une vision en immersion que nous propose Ari Folman. Une vision globale. Un cinéma total dans lequel la musique, entêtante et omniprésente, y tient également une part importante. Composée par Max Richter, elle favorise l’immersion dans les séquences de souvenirs, mais concourt aussi au deuxième mouvement du film : l’imaginaire.

«L’animation m’est apparue comme la seule solution avec sa part d’imaginaire. La guerre est tellement irréelle et la mémoire tellement retorse […] » (Ari Folman).
Rien de moins palpable en effet que les souvenirs. Tout le film questionne la frontière entre réel et imaginaire qui est inhérente à la mémoire. « La mémoire remplit les trous de choses qui ne sont jamais arrivées », explique un ami psychothérapeute à Ari. Rarement on a eu au cinéma cette impression de flotter, de glisser dans les circonvolutions de la mémoire. À bien des égards, Valse avec Bachir a d’ailleurs des allures de rêve éveillé, notamment rendu par l’extrême fluidité de la narration. Le film est également parcouru de séquences de cauchemars et d’hallucinations, comme lorsque Carmi évoque la vision onirique d’une femme-sirène géante au creux de laquelle il se serait échappé pendant que le bateau sur lequel se trouvaient ses camarades se faisait bombarder. Ou encore cette séquence d’arrivée à l’aéroport de Beyrouth où Ari a la « sensation de partir en voyage ». Un espèce de trip hallucinogène, rapidement contredit par le bruit des balles, la désolation de l’aéroport et la peur qui s’empare du personnage. Et même lorsqu’un soldat évoque une échappée nocturne par la mer ou un journaliste sa traversée d’un champ de bataille apocalyptique, il y a dans ces témoignages quelque chose de l’ordre de la sidération, de l’irréel, de l’absurde, parfaitement synthétisé par une séquence humoristique sur une plage au mi-temps du film, sommet de distanciation par l’absurde et l’ironie.

Pour Ari Folman, les soldats de Valse avec Bachir sont des jouets de l’Histoire, des pantins : « Juste des hommes très jeunes, n’allant nulle part, tirant sur des inconnus, se faisant tirer dessus par des inconnus, qui rentrent chez eux et tentent d’oublier ». Animés par la peur sur le champ de bataille. Dévorés par la culpabilité 24 ans plus tard. Le film a la force des chefs-d’œuvre car il place l’irrationnel et la folie en son cœur, comme lorsque ce soldat (Frenkel), visiblement possédé, entame une danse endiablée au milieu du carnage. « Valser entre les balles », quoi de plus surréaliste ? Cette reconstitution d’une mémoire renvoie aussi à la difficulté que semblent connaître les pays concernés à effectuer ce travail de mémoire sans lequel aucune « reconstruction » durable n’est possible.

C’est le choc entre rêve et réalité, fantasmagorie et documentaire, animation (graphisme et couleurs sont une merveille) et écriture très cinématographique qui fait de Valse avec Bachir un objet singulier, à part dans le genre archi-balisé du film de guerre. Hanté par les zones de fragilité de l’être humain. Inoubliable.

Retrouvez ici notre interview d'Ari Folman lors de la sortie de son second film d'animation Le congrès.

Réalisateur : Ari Folman

Acteurs : Ari Folman, Ori Sivan, Ronny Dayag

Durée : 01h27

Date de sortie FR : 25-06-2008
Date de sortie BE : (date indisponible)
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 24 Juin 2017

AUTEUR
Guillaume Saki
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