Critique de film
Upstream Color

« Si les portes de la perception étaient nettoyées, chaque chose apparaîtrait à l’homme telle qu’elle est, infinie ». - William Blake.

Hardcore Ciné Indé

En 2004, Shane Carruth, un ingénieur américain de 32 ans, diplômé en mathématiques, remportait le Grand prix du Festival de Sundance avec Primer, un premier film bien lo-fi autoproduit pour 7 000 dollars. Étiqueté « hard science-fiction », gavé d’argot scientifique, Primer tente le thème du voyage dans le temps de manière « crédible » (en tous cas les néophytes n’y voient que du feu). Deuxième long métrage écrit, produit, réalisé, interprété, co-monté et mis en musique par Shane Carruth, Upstream Color a été achevé en 2013. Après un parcours en festivals, cette œuvre remarquable (au sens propre) a eu droit cette année à une sortie confidentielle dans quelques salles aventureuses.

De la bonne

Dans une banlieue américaine, un drôle de botaniste récupère de drôles de larves. Infusées, celles-ci permettent à deux ados de connecter esprit et mouvements. Le jardinier kidnappe ensuite une working girl stressée, Kris (Amy Seimetz, vue dans The Myth of the American Sleepover de David Robert Mitchell) et la force à ingérer une des larves susmentionnées. Dès lors, comme hypnotisée, Kris n’a plus aucune volonté propre et se fait dépouiller de ses biens. Abandonnée, elle est secourue et soignée par un drôle de fermier adepte de la musique concrète. Des semaines plus tard, Kris, traumatisée par l’évènement, rencontre Jeff, un salary man qui semble avoir subi une expérience similaire.

Hardcore Sci-Fi

C’est assez rare pour être souligné, Upstream color est un pur film de science-fiction, même s’il se déroule dans une époque contemporaine. Le scénario de Shane Carruth se base sur une hypothèse scientifique probable (un botaniste découvre des vertus psychotropes à une espèce animale), en explore les dérives possibles (l’exploitation malhonnête de cette découverte) pour finalement développer une réflexion métaphysique sur l’humanité. Point de cupidité ou de conquête du monde, ici le but de notre personnage type du « savant fou » est de sortir de son corps, d’accéder à une forme d’omniscience, de dissocier âme et corps. Face à ce personnage, l’héroïne du film et son nouvel amant se constituent en une conscience commune. Opposant les thèmes de la communauté (du « plusieurs »), du retour à la nature (le film fait directement référence au Walden ou la Vie dans les bois d’Henry David Thoreau) à la quête individualiste du susmentionné savant fou, Upstream color relève par-dessus le marché le pari ultime de tout grand film de science-fiction : témoigner des questionnements philosophiques de son époque. Évidemment, ce paragraphe parle de concepts, pas de cinéma. Mais la vérité c’est qu’Upstream color est irracontable, car en plus d’être un pur film de science-fiction, c’est aussi une pure expérience de cinéma (franchement, est-ce que vous vous voyez raconter 2001 [Stanley Kubrick – 1968]) ?

Kaléidoscope

Très clairement, Shane Carruth ne bénéficie pas encore de moyens colossaux, et il filme ici essentiellement des êtres humains, souvent en plans serrés. Les dialogues sont relativement rares et une attention de tous les instants est nécessaire au spectateur pour entr’apercevoir un maximum d’informations pour une compréhension minimum de l’intrigue. Mystérieux à l’excès, Upstream color nécessitera des visions à répétitions (et la lecture de Walden) pour en saisir l’ampleur. Le montage tout en énigmes et en ellipses du film est dû à l’homme-orchestre Shane Carruth lui-même, ici associé à David Lowery, réalisateur cette année du très remarqué (et très indé lui aussi) A Ghost Story. Tournant le dos à un héritage classique de la narration cinématographique, leur travail rappelle les expérimentations récentes de Terrence Malick*, avec ses conversations qui se prolongent sur plusieurs espaces, basculant du in au off, recréant une temporalité élastique et fragmentée. Mais là où on peut trouver que le réalisateur de Knight of Cups (2016) abuse de style comme cache-misère de la vacuité de sa substance, les choix narratifs de Shane Carruth nous transmettent l’état psychique de personnages en perte de repères, propulsent le spectateur dans leur perception diffractée, autistique, en décalage d’une forme de réalité obsolète dans laquelle ils ne trouvent plus leur place.

Portes de la perception

Histoire d’amour, critique en creux d’une société occidentale malade, réflexion philosophique sur l’humain et l’animal, film expérimental, Upstream color c’est tout cela à la fois. Certes, l’opacité de l’œuvre en laissera plus d’un sur le carreau, et comme un doux hallucinogène, il nécessite une légère volonté de lâcher-prise de la part de l’usager. Shane Carruth, cinéaste et scientifique, repousse les limites des possibilités de son médium et mise sur l’intelligence du public. Il ouvre des horizons infinis, laissez-vous happer.

* Upstream color a été monté en 2012, soit moins d’un an après la sortie de Tree Of Life (2011), sur lequel Terrence Malick commence à expérimenter en ce sens. Plutôt que d’influence, on peut donc parler d’intuition simultanée, ce qui est finalement assez beau à propos d’Upstream color.

Durée : 1h36

Date de sortie FR : 23-08-2017
Date de sortie BE : 18-10-2017
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
PARTAGEZ CET ARTICLE
LAISSEZ VOTRE COMMENTAIRE
Nom : (Obligatoire)
Mail : (Obligatoire)
Site web :
LIKEZ LE PASSEUR !
Critique mise en ligne le 05 Octobre 2017

AUTEUR
Olivier Grinnaert
[111] articles publiés

Je fus initié au cinéma dans les années 80 par le gérant d'un vidéo-club pr...
[en savoir plus]

NOS DERNIERS ARTICLES