Critique de film
Une Femme heureuse

Une femme heureuse plaque tout. Mari, enfants, voiture, véranda, etc. « The Escape » est le chemin le plus court vers soi. La seule issue pour cheminer vers son désir. Une femme au foyer dans une banlieue de Londres quitte le domicile conjugal, car elle n’est pas heureuse.

On se souvient de Kramer contre Kramer, quand le personnage interprété par Meryl Streep claquait la porte en ouverture du film pour réapparaître aux trois quarts afin de récupérer la garde de l’enfant qu’elle avait lâchement abandonné et qu’elle laissera finalement à son mari (Dustin Hoffman), cet enfant dont il s’est occupé seul après son départ, comme un héros des temps modernes. Un joli film sur la paternité dans les années 70…

Une Femme heureuse se situe avant, juste avant de claquer la porte. C’est un peu le contrechamp des Kramer, quarante ans après et mieux vaut tard que jamais. Il se situe du point de vue de la mère de famille, dans la cuisine, entre les épluchures de légumes et la licorne de Barbie. Suite à quelques angoisses irrationnelles, les premières crises de larmes et explosions de colère contre les enfants. Lorsque le film commence, nous trouvons Tara à un niveau avancé de son malaise, alors que le devoir conjugal est réduit à sa plus stricte observance. Tara fait chaque jour ce qu’on attend d’elle. Les contingences ménagères, il n’est d’ailleurs question que de cela dans la toute première partie du film. Elle fait de son mieux pour remplir sa fonction. Il faut dire que son mari est tellement satisfait de leur réussite, qu’elle ne comprend pas le problème. Le tableau est caricatural et peut sembler anachronique pour une femme d’aujourd’hui, mais correspond sans doute à une réalité.

Un jour, elle s’échappe à Londres pour flâner chez les bouquinistes, où elle achète un ouvrage sur La Dame à la licorne, une tapisserie médiévale. Elle envisage de reprendre des études d’art, c’est un début. Un autre jour, elle oublie d’aller récupérer les enfants à la sortie de l’école, trop absorbée par le passage de l’Eurostar, à proximité de leur lieu d’habitation. Et puis patatras, elle lâche la bombe, c’en est trop, elle ne peut plus transiger, la sortie de crise sera radicale. Son mari aux abois est impuissant puisque cela ne dépend pas de lui. Tara souhaite récupérer son existence.

Une femme sous influence

La première partie du film assume ses intentions, longtemps, douloureusement. Mais si les acteurs improvisent, le jeu de Gemma Arterton est très éloigné de celui de Gena Rowlands devant la caméra de son mari John Cassavetes. Son mal-être intériorisé n’est pas spectaculaire et pourtant crève l’écran. Sans aucun doute, elle s’est investie dans ce rôle qu’elle a coécrit. C’est dire comme ce projet lui tient à cœur, puisque par ailleurs elle produit également le film. En revanche, le départ à Paris est un peu bâclé, comme la rencontre avec le photographe, devant la tapisserie grandeur nature au Musée de Cluny. Jalil Lespert est presque parfait dans le rôle du séducteur impénitent avec son couplet attendu à propos de la 4e planche, intitulé « À mon seul désir », et venant compléter les cinq autres, consacrés aux cinq sens. Même s’il convoque à juste raison un sens que nous aurions perdu, celui-ci semble lui échapper complètement. Les contours des personnages masculins ne sont décidément pas très subtils.

Le poète Rainer Maria Rilke, féministe parmi les féministes, a consacré de belles pages à La Dame à la licorne dans Les Cahiers de Malte Laurids Brigge, alors qu’il était secrétaire de Rodin à Paris et observait les jeunes filles : « Elles se trouvent face à ces tapisseries et s’oublient un peu. Elles ont toujours senti qu’une telle vie a existé, délicate, aux gestes lents jamais complètement élucidés. Et elles se souviennent obscurément qu’elles imaginèrent même un moment que telle serait leur vie. Mais ensuite, elles tirent promptement un cahier de quelque part et commencent à dessiner, peu importe quoi, l’une des fleurs ou une petite bête ravie (…) »

Devant le miroir, Tara se met du rouge à lèvres et arrange sa coiffure, car elle s’apprête à sortir. Alors qu’elle traverse un jardin public, elle entend les rires et les cris des enfants et son cœur se serre. Cela, nous le voyons très bien. Néanmoins à la fin de la séance, lorsque la lumière se rallume, certaines spectatrices horripilées s’exclament : « Mais enfin de quoi se plaint-elle ?! » Qu’une femme quitte le domicile conjugal et abandonne ses enfants est à ce point tabou, jusqu’au déni.

Barbara Alotto

Durée : 01h45

Date de sortie FR : 25-04-2018
Date de sortie BE : (date indisponible)
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Critique mise en ligne le 30 Avril 2018

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