Critique de film
Under the skin

Attention cette critique dévoile des éléments de l'intrigue. Si vous ne voulez pas vous faire déflorer l'intrigue de ce chef d'oeuvre mystérieux, ne lisez cette critique qu'après avoir vu le film. 

Dans les marais se nichent parfois, derrière les roseaux et les hautes herbes, des vouivres. Des serpents de feu mythologiques, des dragons d’un monde interlope et dont l’œil brillant est une pierre précieuse, une escarboucle que les hommes convoitent et qui les mène à leur perte. Dans Under The Skin, film qui côtoie souvent le conte fantastique, il y a une femme serpent campée par Scarlett Johansson (Laura). Une belle aux courbes ondulantes qui arpente les rues de Glasgow, danse comme un reptile dans des boîtes de nuit, à la recherche de proies, les ensorcelle en quelques mots, quelques sourires. Quand ils décident de la suivre, elle les emmène dans son antre, son repère, une maison abandonnée, en ruines. Face à eux, dans une pièce entièrement noire, aux parois invisibles, elle se défait ses vêtements, marche à reculons tandis qu’ils se déshabillent, les yeux rivés sur elle. Hypnotisés devant l’objet de leur convoitise, ils s’enfoncent puis sombrent dans un liquide saumâtre, se noient. Dans Under The Skin, il y a bel et bien une femme mystérieuse comme une déesse, une sorcière, une vouivre. Et il y a son escarboucle, un trésor qui se révèle fatal aux hommes. Ce trésor, c’est le sexe. A moins que ce ne soit autre chose tant Glazer bâtit son film à force d’images mystérieuses, susceptibles à tous les rapprochements, toutes les associations.

Une femme mystérieuse

D’emblée, après un prologue cosmique et muet, apparaît dans un caisson séminal, vide et étanche, une femme nue. On reconnaît Scarlett Johansson, laquelle dérobe à son double des vêtements, un mini short en jean, un débardeur. Qui est-elle ? Qui est cette réplique à ses côtés ? Si on accepte de ne pas lire les résumés expédiés (trop simples) du film, ces questions d'identité hantent le film sans y apporter de réponses satisfaisantes jusqu’au twist final, seul bémol car peut être (et encore) un brin trop explicatif. La seule chose que le film met d’emblée en avant, c’est ce corps que Glazer filme de très prés, la caméra rivée à son postérieur, à ses jambes. Le spectateur est accroché à son héroïne. Débute donc la première partie du film, focalisation sur le point de vue d'une fille qui nous est lointaine, mystérieuse donc étrangère.

Littéralement, elle est comme une alien à laquelle nous sommes accolés au cours d'une première partie tout en mystères et dialogues laconiques. D'où un étrange  sentiment de distanciation avec le personnage principal. Under The Skin est d'emblée un film froid. L'empathie se devra d'être conquise au prix d'images fortes et incompréhensibles. Mais aussi à mesure des expériences terrestres de la belle. Plus elle rencontrera d'hommes, plus elle fera l'expérience  respectivement de la curiosité pour autrui, de la compassion, du désir puis de l'amour, plus à son tour elle nous semblera familière. Alors l'émotion, un peu de chaleur s'immiscera dans le mystère froid et opaque qu'avait jusqu'alors entretenu Glazer.  Under The Skin est peut être un conte initiatique, une éducation sentimentale. Mais non pas tant amoureuse qu'empathique.

Récit graphique

Mystérieux et sexuel, Under The Skin est un film certes glacial au prime abord mais sans cesse habité par la question du désir. Glazer fait du sexe et de (son) mystère les moteurs, les composantes d’une esthétique étonnante. Ils la façonnent pour donner naissance à un film d'un registre assez inhabituel: un récit graphique (comme on parle d'un roman graphique) à la mise en scène faite de lignes droites fluides et d’aplats unicolores  (tantôt noirs, tantôt blancs). Un récit qui avance visuellement donc, sans grands dialogues, sinon des bribes de dialogues très répétitifs (ce n'est d'ailleurs pas leur sens qui compte mais leur répétition, leur caractère laconique et plat). A mesure que le sexe est suscité par les nombreuses déambulations de la belle dans sa voiture, à mesure que le film avance sans jamais s’éclairer, scandé par de sublimes pulsations électro acoustiques, Glazer  invente des images extraordinaires, jamais vues, aux confins du conte, du fantastique et du surréalisme. Ainsi ces marches fatales auxquelles la vouivre s’adonne pour assassiner les hommes excités. Ainsi la façon dont les hommes meurent un à un dans leur liquide en se tordant, se pliant comme du papier mâché avant d’exploser et de se répandre sur un tapis métallique en une sorte de lave en fusion. Ainsi ce moment aussi déroutant que gonflé où la belle, après avoir été « pénétrée » pour la première fois, s'empare d'une lampe de chevet et inspecte son vagin comme une énième énigme. 

Mais Glazer ne se contente pas de compiler des scènes sur un même registre pour montrer seulement le mystère du sexe féminin, du désir, du contact avec autrui. Il pense sans cesse à varier les registres et les énigmes. Il les alterne pour accroître le mystère et susciter sans cesse l’excitation et donc le désir de son spectateur qui passe son film, à son tour, à se fabriquer des images, des analogies. Ce cinéaste britannique qui a fait ses classes en réalisant de nombreux clips, notamment pour Massive Attack et Radiohead (Karma Police, c’est lui) ne se contente pas d’enchaîner les séquences de sidération esthétique et sexuelle comme dans un long trip arty, à ranger dans un musée d’art contemporain. Il déambule aussi sur d’autres chemins plus réalistes pour mettre à égalité de mystère et de sidération l’extraordinaire et le familier, l'intime et le lointain, le saugrenu et le quotidien. 

De la SF au réalisme social

Ainsi, il campe son action dans un cadre urbain, réaliste, comme un documentaire sur Glasgow. Alors que Laura roule dans la ville, elle regarde les badauds dans les rues paupérisées parfois, avec ses trottoirs défraîchis, ses ruines de baraquements, ses enseignes cabossées. En basculant également, sans disharmonie, d'un registre l'autre (de la SF au réalisme social) c'est le monde tout entier qui se transfigure en une chose bien étrange. Glazer a d'ailleurs dû inventer des mini-caméras portatives pour pouvoir enregistrer la vie urbaine sans être vu, comme un fantôme qui hanterait, invisible, les rues de Glasgow. Si bien qu’entre deux scènes quasi abstraites, dessinées et fantaisistes, jaillissent des moments très réalistes. Des femmes parlent dans les rues, des hommes mangent, courent. Glazer les filme à la dérobée, les uns après les autres, comme des mini portraits. Il enchaîne les plans rapprochés, captés à la main, sur des visages étrangers. On n’entend pas ce qu’ils disent, on ne comprend pas ce qu’ils font. On les voit s’agiter, effectuer des gestes quotidiens sans voir ce qu’il en advient. En filmant les badauds comme s'il les photographiait à la dérobée, entre deux scènes fantaisistes et opaques, Glazer rend chaque geste humain bien énigmatique. Tout ce que les passants effectuent se transforme en  énigme. Le monde devient indéchiffrable, une étrangeté. Under The Skin est aussi un documentaire extraterrestre. 

Déjà dans Birth, son précédent film réalisé il y a dix ans, Glazer rendait des éléments familiers curieux ou extraordinaires. Une femme voulait absolument croire qu’un garçon d’une dizaine d’années était la réincarnation de son défunt époux. A travers les yeux éplorés de Nicole Kidman, le petit bonhomme prenait une allure inédite.  On cherchait dans le moindre de ses mouvements la trace de quelque chose d’autre. On voulait croire avec elle. Avec Under The Skin, Glazer cherche encore un moyen de réinventer le regard. Ce qui l’intéresse, c’est de rendre au monde quelque chose de virginal. Transformer le regard du spectateur, et le susciter en permanence, quitte à le perdre parfois en chemin à force de mystères. Pour cela, il met à égalité des registres esthétiques a priori antagonistes. Il met sur le même plan une scène familière de vie urbaine et une séquence de science-fiction. Une scène de sexe et une scène de terreur. Une séquence réaliste et une autre fantastique. Pour faire naître chez le spectateur des associations improbables, comme celles qui consistent à voir à la place d'une femme une vouivre et à la place de son sexe un trésor. Transfigurer le réel, réinventer notre regard sur le monde, tel est le grandiose dessein accompli par Glazer.
 

Durée : 1h47

Date de sortie FR : 25-06-2014
Date de sortie BE : 25-06-2014
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
PARTAGEZ CET ARTICLE
LAISSEZ VOTRE COMMENTAIRE
Nom : (Obligatoire)
Mail : (Obligatoire)
Site web :
LIKEZ LE PASSEUR !
Critique mise en ligne le 09 Juin 2014

AUTEUR
Frédéric Mercier
[36] articles publiés

Elevé dès la grossesse par Hawks, j'ai passé mon enfance à croire que le monde id&...
[en savoir plus]

NOS DERNIERS ARTICLES