Critique de film
Un Monstre à Mille Têtes

Mexique. Une  femme, Sonia Bonet, dans sa chambre. Scène empreinte de délicatesse où la comédienne Jana Raluy en sous-vêtements dévoile un corps frêle, elle se balade dans cette pièce émaillée de paperasseries, on les voit ces papiers joncher son lit. Il faut s’attarder sur l’angle de la prise de vue, plan resserré, caméra posée sur la table de chevet qui capte des cadres, cette multitude cadres, ceux des papiers disséminés, des carrés des vitres de la fenêtre, les carrés des moulures de la porte en bois, ceux de l’armoire. Et puis… noir, titre du film qui s’affiche, Un monstre à mille têtes, musique agressive, interrompue par le ronronnement d’une bouilloire dont on finit par apercevoir le bouton allumé…

Sonia Bonet ressurgit à l’accueil d’une assurance maladie privée, elle désire rencontrer un certain Villalba, médecin en charge du dossier de son mari. Routine administrative, il est absent, lui répond l’hôtesse. Sonia comprend, Villalba vient tout juste de quitter son bureau. Elle agresse l’hôtesse pour obtenir la confirmation. Elle  suit dès lors ce médecin jusqu’au parking. Sous-sol. La scène, c’est depuis l’habitacle de la voiture d’un collègue qu’elle se déroule, Sonia demandant à Villalba de réexaminer le dossier de son époux, silence de ce dernier, lui qui s’installe tranquille dans sa voiture, il démarre.

De l’hôtesse à l’actionnaire 

La mèche est allumée. Une mèche qui ne cessera brûler jusqu’au dévoilement final. Un monstre à mille têtes, troisième film du réalisateur uruguayen Rodrigo Plà qui poursuit là un sillon entamé lors de son film précédent, la Zona ; le drame social. La Zona qui, malgré un scénario bien ficelé, souffrait d’une réalisation digne d’un téléfilm dominical. Avec Un monstre à mille têtes, Plà corrige cette platitude et montre toute l’étendue de son talent. Il excelle à animer une caméra intimiste, apte à se nicher dans les petits espaces, cages d’escaliers, ascenseurs, habitacle de voiture, bureaux. Toujours ce cadrage serré, filtre par lequel on suit Sonia Bonet et son fils Dario, depuis cette hôtesse agressée au siège de l’assurance, jusqu’à l’actionnaire du groupe, en passant par le médecin Villalba que Sonia filera jusque chez lui, arme au poing, elle le menace, l’obligeant à réétudier le dossier de son mari afin qu’il obtienne un traitement expérimental. Et Villalba n’aura d’autres choix que de révéler le fonctionnement des assurances, celui de refuser certains dossiers, simple question de rentabilité. Il désignera les PDG et le DRH de la boîte comme responsables, c’est eux qu’il faut aller voir. Sonia de s’exécuter, toujours arme au poing, elle ira les voir, et ainsi nous remonterons la hiérarchie de cette assurance maladie jusqu’aux plus hautes sphères.

Détourner les codes du thriller 

Un Monstre à mille têtes, c’est surtout ça, une sorte de renversement Kafkaïen, la victime de la machine bureaucratique ne se contente pas d’acquiescer, de subir dans le silence. Elle répond à une violence symbolique par la violence de son arme à feu. Intrigue singulière que d’opposer à ce monstre bureaucratique glacial un pistolet, de menacer ceux qui le dirigent, ces mille têtes qui donnent vie à ce mécanisme infernal. On suit Sonia, on la soutient avec une empathie naturelle pour les dominés, mais l’on sait que le combat de Sonia Bonet n’est qu’un baroud d’honneur. D’où l’omniprésence, à l’écran, de cette multitude de cadres, Sonia Bonet est doublement enfermée, d’abord dans le dédale bureaucratique et sa logique de profit, elle est aussi prise à son propre piège, déclenché au moment où elle a sorti son arme.

Un Monstre à mille têtes est en cela semblable aux plus grandes tragédies grecques, on en connaît déjà la fin, comme pour La guerre de Troie ou Œdipe roi. Ce dénouement que le film ne tente même pas de dissimuler, car tout au long de cette épopée, nous entendrons les différentes personnes croisées, agressées, témoigner en voix-off, des voix qui nous parviennent depuis un tribunal. D’où cette caméra complice qui va accompagner les différents protagonistes et nous donner leur points de vue, le film n’étant au fond qu’une sorte reconstitution pour le procès de Sonia Bonet. Ainsi pourrions-nous situer Un Monstre à mille têtes dans la droite lignée de ce mouvement né dans les années 70, en France, le néo-polar avec des écrivains tels que Jean-Patrick Manchette qui avaient pour objectif de détourner les codes du polar et du thriller afin de dénoncer les fonctionnements de la société contemporaine et les scandales politiques, un exercice auquel se prêtent merveilleusement Rodrigo Plà et Laura Santullo (la scénariste). 

Ahmed Slama

Durée : 1h14

Date de sortie FR : 30-03-2016
Date de sortie BE : (date indisponible)
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 26 Mars 2016

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