Critique de film
Un Jour dans la Vie de Billy Lynn

Un Jour dans la vie de Billy Lynn est une splendeur, et paradoxalement, il reste invisible car peu distribué en France et est un échec commercial aux États-unis. Ang Lee y raconte l'histoire éculée mais non moins cinématographique du traumatisme causé par la guerre en Irak sous l'administration Bush et ses dérives politiques (comme on avait déjà pu le voir dernièrement dans American Sniper de Clint Eastwood ou chez De Palma et l’imagerie ambiguë de son Redacted). Cependant, on pourrait penser que le véritable sujet du film se trouve ailleurs, dans son rapport aux visages comme formes graphiques. …Billy Lynn est tourné en HFR 120ps (High Frame Rate) ce qui fait de cette œuvre un projet profondément expérimental (réalisé en 120 images seconde par opposition aux films généralement pensés en 24 images par secondes). Grâce à cette technique, Ang Lee sonde l'indicible et en utilise de nouvelles formes, jusque-là peu usitées. Il met en scène une sorte de documentaire sur les corps, les textures de la peau mais aussi la matière du monde. Ainsi, on pourrait apercevoir le grain des visages, la démarche des personnages ou les mouvements de caméra avec une acuité significative.

Cependant, cette démarche ne verra peut-être jamais le jour (aucune salle en France ne permet de voir Un Jour dans la vie de Billy Lynn dans ses conditions optimales), et c'est cette beauté tragique de film fantôme qui émeut le plus. Le film n'est pas un simple exercice de style: le récit, simple, composé de va et vient (flash-backs en forme de réminiscences) entre le champ de bataille et le stade de football (même bataille) est doux malgré la violence souterraine qu'il comporte implicitement. L'évidente brutalité des combats, mais plus en creux, celle des hommes, notamment dans la relation complexe entre les soldats et les civils. L'écart dans la société américaine est déjà en train de se creuser, elle s'effrite en même temps que l'image se dissout dans des surimpressions sur les gigantesques écrans du stade. L'image n'est pas ce qu'elle donne à voir.

On suit cette troupe de soldats qui déambulent dans les coulisses et les couloirs, naviguent dans un stage étrangement vide. Ces corps de soldats ouvrent une brèche, une indicible béance mortifère (ils sont déjà condamnés). Le titre original Billy Lynn's Long Halftime Walk annonce le programme. La séquence paroxystique du film tient dans cette longue marche à la mi-temps d'un match de football américain qu'on ne verra jamais. Divertissement pour les spectateurs, véritable calvaire pour les soldats jetés en pâture, sur le qui-vive et en pleurs devant les feux d'artifices et les bruits assourdissants. Ce qui étonne le plus, c'est l'allure générale en forme de promenade. Ang Lee signe un film de guerre où les véritables séquences épiques se cachent non pas dans les combats mais dans les temps-mort. Ainsi, Billy Lynn est un film qui philosophe avec esprit en marchant avec lenteur.

La mise en scène allie habilement technicité et lyrisme. Les personnages semblent s'abîmer dans les profondeurs de champ qui les dévorent pendant que les travellings forment des trajectoires cycliques et absurdes. Le film s'avère aussi passionnant en termes de motifs. C'est derrière des rideaux que se cachent des idylles idéalisées. Billy rencontre Faison, une cheerleader faussement à la marge. Elle s'éprend du jeune soldat, mais plus tard, on comprend qu'elle tombe amoureuse d'une abstraction, celle de l'image patriotique de Billy. C'est vers cette tragédie que le film se dirige: l’effacement du réel dans sa représentation. Mais si le constat est terrible, le film du Taïwanais est d'une émouvante bienveillance. C'est avec une sensibilité inouïe que le cinéaste de Brokeback Mountain (2005) dépeint cette troupe, assez virile, qui s'échange des «je t'aime» avant l'assaut. Le point d'orgue de cette bienveillance se situe dans la relation que partage Billy avec sa sœur (Kristen Stewart), victime d'un accident de voiture et qui porte encore les marques physiques de ce traumatisme. Si les stigmates de Billy sont invisibles, le projet de cette imagerie surréelle est bien de les sonder, de partir à la recherche des empreintes.

Finalement Un Jour dans la vie de Billy Lynn, ce n'est pas tant une radiographie d'une Amérique agonisante; d'une société du spectacle ambiguë et paradoxale, où les soldats meurtris se confondent aux pom-pom girls enjouées ; ni de la complexité des images privées de contexte, mais plutôt un film sur l'exploration du monde et une redécouverte des corps. Billy Lynn est un spectre empreint de mystère, ce n'est pas «24 fois la vérité par seconde» comme l’aurait dit Jean-Luc Godard, mais plutôt 120 fois et en grand.

Durée : 1h53

Date de sortie FR : 01-02-2017
Date de sortie BE : 25-01-2017
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 22 Mai 2017

AUTEUR
William Le Personnic
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Amoureux du cinéma et de l’art pour mieux comprendre le monde, veilleur et archiviste de l’image, c...
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