Critique de film
The Witch

The Witch se regarde comme un petit film, mais il devient grand, même très grand à mesure que les jours passent. Et la superbe affiche n’en est qu’un avant-goût...

Nous sommes en 1630. La Nouvelle-Angleterre accueille ses premiers migrants. Les Pères Pèlerins, persécutés en Europe, puis les Puritains, calvinistes rigoureux, débarquent en ces lieux hostiles, bien décidés à survivre, baignés dans la rigidité de leur croyance. Cette terre vierge sera leur « nouvelle Jérusalem ». C’est autant un projet religieux que politique qui mène ces hommes et femmes bourrus convaincus de créer un « Nouveau Monde ». Harcelés par les Amérindiens, mal nourris, carencés, certains lâchent prise et s’enfoncent dans des croyances de plus en plus radicales, aux limites de la folie. On découvre ainsi William (Ralph Ineson) et Katherine (Kate Dickie) qui, au terme d’un procès expéditif, se voient rejetés de leur communauté, avec leurs quatre enfants, Thomasin (Anya Taylor-Joy), Caleb (Harvey Scrimshaw), Mercy (Ellie Grainger) et Jonas (Lucas Dawson).

 
Ils trouvent asile dans une ferme sordide en lisière d’une forêt grise et menaçante. D’étranges phénomènes se produisent qui, petit à petit, vont détruire la famille. Un petit film, donc, mais qui, jusqu’à l’épure, étouffe le spectateur d’un savoir-faire horrifique en tous points parfait. Aux manettes, le jeune Robert Eggers impressionne. Son souci du détail, associé à l’épargne du moindre enjeu secondaire, contribuent à ce sentiment d’isolement. Déjà habitué par ses précédents travaux aux ambiances gothiques et médiévales, Eggers utilise l’iconographie de l’époque, ses références et sa langue pour accentuer l’immersion au sein de ce huis-clos. Certaines séquences horrifiques sont ainsi d’une force rarement rencontrée ces dernières années.
 
Le décor, la photo de Jarin Blaschke, le son (on attend impatiemment le blu-ray pour revivre l’expérience en 5.1) et la musique angoissante de Mark Korven participent à une fête plus sabbatique que sympathique… Seule échappatoire pour les personnages et le spectateur en quête de respiration, la forêt. Haute, grise et labyrinthique, elle abrite un bestiaire fantasmatique effrayant. On ne dira rien du final mais il en impose par sa grandeur baroque et surnaturelle.
 
 
Grand film aussi, car The Witch se voit comme une métaphore saisissante de la destruction de la famille américaine. Creusant le sillon de récents efforts plus oubliables (We Are What We Are), The Witch nous démontre que les racines de famille sont viciées. C’est la peur de l’étranger et qui unit la famille. Et c’est de l’intérieur qu’elle se délabre. La figure autoritaire du père, impressionnant Ralph Ineson, n’est que pacotille quand il se sent menacé. La bigoterie de la mère, sidérante Kate Dickie, autre rescapée de The Game of Thrones, n’a comme but que de l’aider à fuir ses responsabilités. Non-dits, secrets inavouables construisent un système familial qui, par essence, ne peut être que destructeur et jamais source de réconfort. L’aînée des enfants, Thomasin, figure tant rebelle que salvatrice, remettra en cause les règles familiales et le paiera cher. 
 
Oppression formelle et narrative sont donc aux racines de The Witch, petit bijou dérangeant et hautement subtil. Sans peine, il surpasse les productions horrifiques actuelles. Primé un peu partout dans le monde, de Sundance à Gérardmer, The Witch marquera 2016. Tremplin évident pour Eggers qui a annoncé, ô joie, travailler sur une fresque médiévale mais aussi, ô extase, sur une relecture du Nosferatu de Murnau.  

Durée : 01h33

Date de sortie FR : 15-06-2016
Date de sortie BE : (date indisponible)
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
PARTAGEZ CET ARTICLE
LAISSEZ VOTRE COMMENTAIRE
Nom : (Obligatoire)
Mail : (Obligatoire)
Site web :
LIKEZ LE PASSEUR !
Critique mise en ligne le 21 Février 2016

AUTEUR
Daniel Rezzo
[185] articles publiés

Petite route du Nevada, inondée de soleil. Deux personnes au bord de la route. Contraste. Homme jeune, atti...
[en savoir plus]

NOS DERNIERS ARTICLES