Critique de film
The We and the I

Une bonne discussion à bâtons rompus avec un camarade s’avère souvent utile et peut déboucher sur quelques confessions intimes. Au contraire, un bavardage de groupe conduit rarement à faire accoucher qui que ce soit. Pourtant, regarder les hommes s’inventer des rôles, se chambrer sans vergogne en société, se terrant derrière les autres pour laisser libre cours à sa cruauté, peut parfois révéler des individus. Mais aussi une logique de groupe. A Cannes par exemple, certains se taisent à la sortie des films et attendent que de plus courageux osent émettre un avis tranché tandis que d’autres n’hésitent pas une seconde à parader à coups d’aphorismes définitifs. C’est sur ces questions du discours que se fondent une partie du nouveau film de Michel Gondry qui a eu la bonne idée d’inventer un dispositif ingénieux et économique : suivre le long trajet une heure et demie durant d’une bande d’ados surexcités le dernier jour de classe. The We And The I est donc un huis clos motorisé et logorrhéique, une sorte de Speed écrit par un Rohmer du Bronx. 

Comme le bus dans les rues du Bronx, le film démarre à toute allure. Les échanges entre une vingtaine d’amateurs (si excellents que l’on se demande la part d’improvisation) qui jouent souvent leur propre rôle, fusent. Gondry coupe à tire larigot : on assiste à une gigantesque « battle » entre gamins fous furieux. C’est souvent cruel, injuste, énervant. Bref, ça ressemble au chaos d’une cour de lycée avec des types plus ou moins cons que d’autres, des forts en gueule qui se la racontent et abusent de leur puissance et puis des faibles qui inventent parfois des stratagèmes pour survivre aux vannes. Les blaguent fusent si vite et si bien qu’elles atteignent inégalement leur cible. Elles donnent surtout l’impression que même si ces gamins se la jouent souvent, ils ne se prennent pas tant que cela au sérieux. Certains passagers malheureux dégustent pourtant (voir la vieille dame qui se fait humilier ou le type au bec de lièvre) et le spectateur aussi, hilare, qui sans aucune hauteur de point de vue pour singer son regard, choisit à son tour ses meilleurs copains et ceux vers qui il a envie que le film revienne.

Il y a un aspect « pitch de série TV » qui fonctionne au début du film : les balbutiements d’un possible feuilleton quotidien avec personnages récurrents et petites intrigues de coeur. Gondry fait exploser le montage en intercalant aussi des textos et des vidéos que s’envoient puis se renvoient les gamins, devenus incapables de soutenir une conversation sans se plonger sur leurs écrans comme s’ils étaient devenus prisonniers de la technologie et de l’instantané. Il fait aussi alterner de brèves séquences oniriques, burlesques et autres projections mentales à sa façon : avec trois bouts de ficelle filmées sur un portable, pour figurer l’imaginaire de ces mômes. A ce titre, le long mytho de l’un d’eux qui se pavane devant des filles pas dupes en leur racontant combien il est un cador de boîte de nuit, donne lieu à l’une des meilleures séquences. Tel le regard de Gondry sur ses personnages, elles regardent l’affabulateur avec douceur, ne le charriant pas trop, pensant qu’un bon mensonge imaginatif et bien raconté vaut mieux qu’une confession complaisante. 

Le seul hic du film vient ensuite : quand le cinéaste veut cesser simplement de faire mine d’enregistrer le réel de ses personnages pour se recentrer sur certains d’entre eux. Il se sert pour cela encore du dispositif du film puisqu’au fur et à mesure, il se vide et certains se retrouvent seuls, un peu forcés de faire la causette avec celui à qui ils n’osaient adresser la parole deux minutes auparavant devant les copains. Ainsi une fille farouche finit par donner son numéro à son timide prétendant. Un mariole aimant crâner vient retrouver son ex qu’il venait d’humilier devant ses amis. L’égocentrique Lolita cherche quelqu’un qui veut bien encore l’écouter. On comprend les intentions louables du cinéaste mais il cherche dès lors à apposer un peu de morale sur un film qui fonctionnait très bien sans. Surtout que ce qu’il veut toucher du doigt, il l’avait déjà brillamment exposé dans la manière dont ils filmaient quelques regards isolés du groupe au début du film. On a finalement l’impression que son film, si libre, apparemment spontané et brut, finit à son tour déterminé par un programme, tels ces ados plus ou moins déterminés par leurs parcours de l’école à chez eux, et de par leurs origines sociales. Cela peut renforcer le sens du film et aussi complexifier sa réflexion (déjà assez ample) sur le discours en société mais nuit immédiatement à la drôlerie et, paradoxalement, à l’émotion. Voire même à la sympathie que l’on prête à certains plutôt qu’à d’autres puisque finalement Gondry aiguille de plus en plus notre regard en nous ôtant cette liberté (qu’il nous avait octroyée) de choisir et d’aimer. Ainsi, le terminus arrive trop vite ou trop tôt et nous laisse un peu frustrés sur la route avec l’envie immédiatement de reprendre le chemin de l’école dans son bordel ambulant.

Réalisateur : Michel Gondry

Acteurs : Joe Mele, Meghan Murphy, Alex Barrios

Durée : 1h43

Date de sortie FR : 12-09-2012
Date de sortie BE : (date indisponible)
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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tvcinephages
26 Août 2012 à 20h30

L'adolescence, l'âge "ingrat". Parfois par manque de confiance en soi, par effet de groupe... Et Gondry l'a parfaitement cerné : on n'agit pas de la même façon à deux et à 10... Avec un casting surprenant et fort en gueule, on passe un bon moment. http://tvcinephages.blogspot.fr/2012/08/critique-we-and-i-road-movie-lyceen-pas.html
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Critique mise en ligne le 13 Août 2012

AUTEUR
Frédéric Mercier
[36] articles publiés

Elevé dès la grossesse par Hawks, j'ai passé mon enfance à croire que le monde id&...
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