Critique de film
The Square

Encore assez confidentiel, Ruben Östlund est passé à Cannes par la Quinzaine des réalisateurs avec Play (2011) avant de recevoir le prix du jury Un certain regard pour Snow Therapy (2015). Aujourd’hui, le cinéaste suédois édifie un gigantesque jeu de marionnettes qu’il va adroitement et méticuleusement démanteler. The Square, qui tire sa genèse de l’expérience « du bon Samaritain » imaginée à l’université de Princeton à la fin du xxe siècle, est une Palme d’or déconcertante, à la fois pamphlet équivoque des institutions culturelles, belle figure de style et film-dispositif parfois irritant.

Étude sociologique ou jeu de petit malin ?

Les films de Ruben Östlund ont tous une dimension d’étude sociologique significative : comment un individu réagit-il dans une certaine situation ? Et de surcroît, comment, moi spectateur, vais-je réagir ? D’une violence psychologique sans précédent, Play racontait déjà comment de jeunes Suédois se faisaient racketter et manipuler par une bande de crapules désœuvrées qui prenaient leurs exactions pour un jeu de rôles. Dans The Square, on suit Christian (Claes Bang), un dandy conservateur d’un musée d’art contemporain sur le point de dévoiler une nouvelle œuvre : « The Square », un carré qui prône l’altruisme et la bienveillance envers autrui (cette œuvre a d’ailleurs été l’objet d’une véritable expérience orchestrée en 2015 par le cinéaste lui-même en compagnie de Kalle Boman au musée Vandalorum en Suède).

The Square fonctionne comme l’épatant Snow Therapy : un événement incongru vient ébranler les certitudes et le petit confort d’un homme ou d’un groupe. La famille de Snow Therapy se voyait lentement disloquée à partir de la fuite du père devant une avalanche, abandonnant femme et enfants sans hésitation. L’avalanche laisse ici place au simulacre d’une bonne action qui cache sournoisement un racket. En effet, on a finement subtilisé le téléphone, le portefeuille et les boutons de manchettes de Christian. Celui qui prône des valeurs humanistes possède une idée tout à fait personnelle de la justice. Ce qui démarre comme un jeu (disposer des lettres de menaces dans toutes les boîtes aux lettres d’un immeuble HLM) va insidieusement se retourner contre lui. Dès lors, les séquences souvent punitives s’enchainent et craquèlent l’image de l’élégant conservateur. Pas une avalanche de conséquences désastreuses, mais plutôt un clapotis discret d’enchaînements tragi-comiques et cruels.

La mise en scène aussi se fait savoureusement sociologique. Dans son court-métrage Incident By a Bank (2009), Ruben Östlund utilisait les zooms avant de manière extrêmement précise pour s’attarder sur les actions et l’inconscience des passants qui filmaient un braquage. Ici, plus de zoom technique mais plutôt un zoom métaphorique, qui s’infiltre et s’enfonce au plus profond de la psychologie du protagoniste et au plus près des contractions humaines. Östlund n’hésite pas à égratigner ses personnages de la même manière que la Tesla de Christian se retrouve ridiculement rayée. Grinçant. Le protagoniste principal est pris dans une spirale infernale comme ce mouvement de caméra hypnotisant dans une cage d’escalier à la fin du long récit.

Forme d’épuisement ou épuisant ?

The Square peut devenir assez inhospitalier, antipathique (quand il s’efforce de démontrer la décrépitude de la société occidentale ou qu’il porte un regard condescendant sur ses personnages), et finalement un peu long. Ruben Östlund joue soigneusement avec le temps réel et son rythme imposé, sans échappatoire. À l’origine adepte du plan-séquence, le cinéaste suédois compose un film plus découpé, mais toujours empreint d’étirement temporel pour capter chaque moment de gêne. La séquence paroxystique de la performance de l’homme-singe en est l’accomplissement parfait. Terry Notary (acteur qui prête en premier lieu ses traits pour des performances captures, notamment dans King Kong ou La Planète des Singes) reproduit avec une extrême justesse les gestes et le tempérament tantôt amusé tantôt colérique d’un gorille. Le long métrage élabore délicatement un humour singulier et malaisant. Puis-je rire devant cette situation ? Parfois très drôle (la scène du préservatif) mais aussi parfois franchement ambigu où le rire vire au jaune (la séquence du syndrome de la Tourette pendant une conférence).

Art et Cinéma

The Square est carré, dans le sens où les cadrages proches de tableaux sont extrêmement bien ciselés et les mouvements de caméra calibrés. Cependant, il ne renferme rien d’altruiste en son sein. Il ne règne au contraire que la mauvaise communication, l’hypocrisie et la bassesse. Au début de la narration, une interview entre le conservateur et Anne (Elizabeth Moss), une journaliste, tente de définir l’art contemporain. Cette séquence, assez amusante il faut le reconnaître, est intéressante dans la mesure où l’on aperçoit à l’arrière-plan une installation où est inscrit « You Have Nothing », soit l’annonce du programme du film : la dépossession mécanique à venir pour le conservateur suédois. L’art, au fond, serait lucide. Le film n’est pas tant une critique de l’art contemporain en soi, mais plutôt de nos rapports démunis et amusés devant son opacité. Ici, l’art contemporain vient secouer les personnages, notamment dans une séquence d’échange assez tendue, où en arrière-plan, une œuvre composée d’un amas de chaises bruyantes vient perturber le rythme des dialogues ou marquer des pauses gênantes. Là est peut-être le propre de l’art contemporain, qui fonctionne comme un miroir de la société contemporaine, d’être prompt à venir bousculer, faire réfléchir et éventuellement créer un débat. Et pas de doute, The Square va créer le débat.

The Square est peut-être trop gourmand : critique du monde des élites, de notre rapport moqueur à l’art contemporain, de l’ère YouTube et de son marketing féroce, de l’absence de confiance, ou encore de la société européenne qui se retrouve inexorablement clivée entre bourgeoisie et extrême pauvreté. Le long-métrage de Ruben Östlund raconte et critique trop de choses. Le cinéaste dénonce, non sans humour, l’aspect racoleur de notre monde et c’est d’ailleurs louable ; dommage qu’il doive l’être tout autant pour le faire.

Durée : 2h31

Date de sortie FR : 18-10-2017
Date de sortie BE : 22-11-2017
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 03 Octobre 2017

AUTEUR
William Le Personnic
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Amoureux du cinéma et de l’art pour mieux comprendre le monde, veilleur et archiviste de l’image, c...
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