Critique de film
The Secret

Pascal Laugier se revendique du cinéma de genre, épouse la destinée tragique des anciens héros du cinéma indépendant américain, les Carpenter, Ferrara, Friedkin, les loosers qui ont perdu la bataille contre les studios, ceux à qui on balance les miettes. The Secret (The Tall Man) porte en lui l’atmosphère de cette bataille larvée, les décors sont tristes, la ville fantôme transpire le moisi, la pauvreté, la défaite. Dans le patelin nommé Cold Rock, station minière désaffectée vit une communauté farouche de rednecks mal dégrossis. Au milieu de cette peinture de tronches, Julia (Jessica Biel), l’infirmière, ravissante témoin cernée, appartenant visiblement à un autre monde mais résolue à prendre racine dans celui-ci. Alors que la ville est depuis toujours soumise à des disparitions inexpliquées d’enfants, le gamin de Julia est enlevée sous ses yeux, une longue course poursuite s’enclenche à travers la nuit et les bois.

Attention danger de spoilers

Pascal Laugier qui avait dérangé le petit cercle fermé de la critique avec son précédent film Martyrs (majoritairement conspué pour sa violence "gratuite") a décidé de provoquer une nouvelle fois le public avec une œuvre idéologique qui a le mérite de ne pas prendre le spectateur pour une coquille vide, du moins pas totalement. On a tout de même droit à une explication de texte assez littérale, Laugier nous rejouant une scène pour nous la faire comprendre autrement. La réalité n’est pas celle que l’on croit et pas toujours celle qu’on nous montre, comprenez la victime n’est pas celle que l’on désigne. Il y a d’ailleurs tout au long du film la sensation étrange qu’on avait ressenti naguère devant Les Autres d’Amenabar. Cette sensation d’être floué par un twist. Ici pourtant le twist n’est qu’un détail, le plus important est amené par un mouvement de caméra dans la chambre de Julia, un travelling lent qui inscrit le personnage principal dans une lignée d'action humanitaire. On comprend donc ses motivations à agir, faire le bien autour d’elle en fonction d’une conviction sincère. Cet élan humaniste ou humanitaire selon les vocables est la transposition aux USA, et dans sa fange miséreuse, d’un mouvement amorcé depuis longtemps dans les pays en voie de développement. Aider les petits malheureux pour leur offrir un avenir meilleur en les adoptant, les enlevant de leur continent, les déracinant. Personne pour opposer à cela une question éthique, qui a le droit de priver un enfant de ses racines ? Pascal Laugier qui se défend de ne pas prendre position répond pourtant à la question, pour lui il est justifiable d’offrir un avenir à des enfants, la présence du personnage de la jeune fille mutique qui décide elle-même de son sort en est la preuve (elle est en âge de faire des choix). Mais finalement là n’est pas non plus la force du film, cette fin explicative et faussement subversive d’une jeunesse délaissant les racines gangrenées de l’infortune pour épouser un capitalisme de surface qui le rendrait heureux n’a que très peu d’intérêt.

La force du film et ce qui le rend intéressant c’est sa forme pourtant très classique mais maîtrisée de bout en bout. Cette course haletante de Jessica Biel derrière son enfant est d’une énergie folle. La maîtrise des plans aériens qui glissent sur la route, la violence de la scène du bus, entre chiens et loups, l’avancée constante d’une caméra toujours en progression, c'est cela qui est beau. Les teintes vertes, bleues et jaunes composées par Kamal Derkaoui achèvent de dessiner et définir une composition d’image magnifique, un peu trop lisse pourtant. Il lui manque une certaine forme d’aspérité qui aurait collé avec son sujet comme le Winter’s Bone de Debra Granik. Le film doit évidemment beaucoup à Jessica Biel débarrassée de ses fards, véritable coureuse de fond dont on va finir par connaître la foulée sur le bout des doigts (elle était déjà à pareille fête dans le remake de Massacre à la tronçonneuse en 2003), elle s’est tellement impliquée qu'elle a fini par être créditée en tant que productrice. En dépit de son énergie, elle ne provoque pourtant pas d’identification émotionnelle, l’idée serait de prendre parti ou non pour elle, mais la question ne nous effleure pas. La forme de Laugier phagocyte son entreprise, c’est toute l’ambiguïté du film, l’ambivalence du texte et du scénario ne sont pas du tout servis par la mise en scène, comme si le fond et la forme ne s’épousaient pas, comme si la démonstration visuelle étourdissante et l’énergie brute nous empêchaient de nous intéresser à la question soulevée. En tant qu’expérience physique, le film répond à ses engagements, il offre une des séquences les plus réussies de l’année, il peine cependant à provoquer la réflexion, la faute sans doute à une fin beaucoup trop explicative. La production affirmait que 99% des idées proposées par Laugier étaient à l’écran, quel est donc ce 1% manquant qui avait terrorisé les producteurs américains et inquiété les investisseurs français ? C’est cela qu’on a surtout envie de se demander.

Lettre ouverte à Pascal Laugier

Durée : 1h45

Date de sortie FR : 05-09-2012
Date de sortie BE : 19-09-2012
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Cyrille Falisse
30 Août 2012 à 12h40

Tu n'y vas pas de main morte Ben, mais tu n'as pas tort, la partie de chasse dans la nuit m'a convaincu de son talent de mise en scène, en ce qui concerne le fond, tu as raison, ce n'est pas vraiment très intéressant.

ben
30 Août 2012 à 11h59

Le film est une catastrophe. Laugier est un réalisateur prétentieux qui veut tellement surprendre et choquer avec ses twists et ses propos, qu'il en oublie l'essence même du cinéma : la dramaturgie. La dernière demi heure est morte. Il ne se passe rien, uniquement des explications... Et franchement le pt de vue de l'auteur sur l'adoption est digne de la réflexion d'un adolescent... J'avais envie de jeter des tomates sur l'écran... car on ressent, selon moi, toute l'arrogance du réalisateur qui est fier de surprendre ses spectateurs... Ici, il les surprend et les ennuie avec un non film. C'est affligeant.
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Critique mise en ligne le 29 Août 2012

AUTEUR
Cyrille Falisse
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Créateur et rédacteur en chef du site, j'ai toujours eu deux maîtresses : l'écr...
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