Critique de film
Sur la route

Jack Kerouac a dû se retourner dans sa tombe ce matin en assistant au triste spectacle proposé par Walter Salles dans cette adaptation lisse, propre, littérale de son magnifique roman Sur la route. Ca faisait des années que Francis Ford Coppola avait racheté les droits du roman culte de la Beat-Generation, On the Road, écrit par le furieux et emblématique Jack Duluoz dit Kerouac. Véritable roman initiatique, Sur la route est largement autobiographique et raconte quatre traversées du continent américain par le jeune écrivain Kerouac et ses amis Cassidy, Gingsberg et autres Burroughs.

Le fardeau de cette adaptation dite impossible était trop lourd pour Salles. Ce n'était pourtant qu'une demi-surprise que l'adaptation lui revienne puisqu'il avait montré son savoir-faire sur les road-movies. On se souvient évidemment de Carnets de Voyage (Diaros de Motorcicleta) primé à Cannes en 2004 (Prix du jury oecuménique). 

 
Malheureusement le réalisateur brésilien ne parvient pas à retrouver l'énergie folle du roman, à reproduire le cri libertaire d'une jeunesse étouffée entre le puritanisme et le moralisme de l'Amérique d'après-guerre, à transposer le rythme de l'écriture (si mal exploité dans la voix-off) et à hurler le it et le beat de Paradise (Sam Riley) et Moriarty (Garrett Hedlund).Sur la route est en fait impossible à adapter, il aurait fallu se l'approprier, l'avaler, le mâcher et le cracher à l'écran avec la spontanéité d'une écriture automatique. Ici, Salles respecte fidèlement la chronologie de l'histoire mais ne lui donne aucun relief. On s'ennuie sauvagement devant ce spectacle convenu. Les trajets en voiture s'enchaînent, les rencontres aussi, comme si Salles avait pris une page du roman pour en faire un plan. Il a beaucoup trop respecté l'oeuvre. Il fallait la déchirer comme l'aurait fait Kerouac, la réduire à une boulette de papier comme Kerouac le faisait avec ses brouillons.
 
Le roman transposé à l'écran ressemble à une cliché sexy. Kristen Stewart qui incarne Marylou, femme dévorante et complexe objet de toutes les convoitises, apporte un zeste d'érotisme pourtant absent du livre mais n'est pas assez désincarnée par la caméra. Elle était au coeur du roman, le véritable lien entre les deux hommes, un lien presque inconscient que Paradise ne voulait pas salir. Paradise, cet clochard céleste, cet ange vagabond, être profondément attentif aux autres mais pas vraiment attiré par les femmes, Sam Riley respecte cet état de fait, sa composition est parfaite, c'est un Paradise touchant mais un peu trop spectateur.
 
Salles fait par contre un joli coeur de Moriarty. Il le réduit à cela, un bouffon obsédé. Ne retenir que cela de lui est d'une tristesse. A deux moments seulement, il perçoit toute la complexité de l'homme que Kerouac vénère. Pourquoi aussi passer tant de temps sur les écrits de Gingsberg (Carlo Marx - Tom Sturridge), alors que le livre de Kerouac pouvait se lire avec la voix chaude de Riley sur un simple écran noir et le film aurait été beaucoup plus réussi. 
 
 
La plus grosse déception vient sans doute du passage avec Terry, la jeune mexicaine que Paradise rencontre dans un bus et dont il tombe fou amoureux, la douleur qu'il ressent en la quittant, on n'en voit rien. Au lieu de l'évoquer en une minute ridicule (à force d'être grevée d'ellipses), il aurait mieux fait de s'en passer. Cette volonté d'exhaustivité est ce qui enterre le film, qui le rend si pâle, faible. Comme si Salles n'était pas parvenu à faire des choix, comme si il n'avait pas saisi que le livre ne doit pas être adapté comme une bande-dessinée mais élevé à la hauteur de ce qu'il a apporté au monde littéraire.

Alors évidemment on peut toujours aller voir Sur la route sans avoir lu le livre, ce serait même conseillé. On assistera à un reportage sur les paysages du Middle West, on verra des beaux acteurs dans une voiture se faire des petites gâteries et se shooter à la benzedrine, on les entendra rarement parler, ils chanteront parfois et curieusement, danseront et passeront beaucoup de leur temps à ne rien dire et ne rien faire. Je serai curieux de savoir si ces personnages, tels qu'ils sont représentés ici par Salles, intéresseront vraiment quelqu'un. On pourra toujours se consoler devant la beauté de leurs visages, Stewart, Dunst (Camille, la deuxième femme de Moriarty), Riley, Hedlund... tous plus beaux les uns que les autres, tous dirigés parfaitement dans ce défilé de mode trashy où les acteurs mannequins nous ont fait croire qu'ils étaient devenus des vagabonds.

Durée : 2h20

Date de sortie FR : 23-05-2012
Date de sortie BE : 23-05-2012
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 08 Juin 2012

AUTEUR
Cyrille Falisse
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Créateur et rédacteur en chef du site, j'ai toujours eu deux maîtresses : l'écr...
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