Critique de film
STAR WARS - LES DERNIERS JEDI

Les qualités et les défauts de l’épisode VII réalisé par JJ Abrams étaient assez évidents. D’un côté, de nouveaux personnages très réussis, un scénario qui prolongeait intelligemment la mythologie mise en place par Georges Lucas, un rythme enlevé et un film parfaitement divertissant. Cependant, on pouvait également reprocher à Abrams d’avoir joué la facilité avec une espèce de synthèse des films précédents (la trilogie chronologiquement centrale) qui manquait clairement de surprises et surtout qui ne sortait jamais des rails de ce que l’on pouvait attendre. Malgré tout, il posait solidement les bases de cette nouvelle trilogie à travers sa galerie de nouveaux personnages iconiques (Finn, Poe, Kylo Ren et sa magnifique héroïne, Rey). Que Rian Johnson, réalisateur de blockbusters d’auteur singuliers (dont son plus grand fait d’armes est sans doute Looper, passionnant film de SF), ait été appelé à la barre pour diriger la suite ne pouvait qu’être incroyablement excitant. D’autant plus que, chose rarissime dans l’industrie hollywoodienne pour un film d’une telle ampleur, il est seul auteur du scénario.

L'ombre et la lumière

Rian Johnson réussit un film quasiment en négatif du film d’Abrams. Les défauts et qualités évoqués plus haut s’inversent presque totalement pour donner naissance à un épisode central incroyablement beau, follement spectaculaire, mais malheureusement un peu décevant du point de vue de son récit et de la gestion de ses personnages. Là où Abrams donnait l’impression d’avoir un scénario en béton armé avec une écriture d’une précision d’orfèvre dans la manipulation de son multi-récit et de son basculement d’un personnage à l’autre, c’est ici plus problématique, beaucoup moins efficace. Et on pourra d’ores et déjà regretter le sort dévolu au très beau personnage de Finn, perdu ici dans une intrigue périphérique très peu intéressante, flanqué d’un nouvel acolyte féminin dont on aurait très bien pu se passer. Il en va de même pour Laura Dern, venant faire le grand écart après sa magnifique prestation dans la dernière saison de Twin Peaks pour un personnage franchement dispensable. On regrette qu’au lieu de creuser les beaux personnages que l’on a déjà sous la main, le film tente d’en introduire de nouveaux, tous plutôt fades (c’est aussi le cas de l’apparition de Benicio Del Toro en gangster galactique banal). De plus, cette écriture systématique des personnages en binôme : Poe/BB-8 (toujours aussi réussi et adorable), Finn/Rose (ce fameux nouvel acolyte), Rey/Kylo Ren rend parfois l’écriture un peu mécanique.

Équilibre fragile

Au-delà des personnages, c’est plus la construction du film qui pose parfois problème. Alors que la première partie est parfaitement construite, sur un rythme d’enfer, et que la dernière est également une réussite totale, l’acte central se fait plus fouillis, moins précis, et comble du comble pour un Star Wars, on trouve le temps un peu long, le segment central manquant clairement d’une scène d’action un peu spectaculaire. Il y en a bien une, mais elle a l’air d’être posée là justement de manière tellement opportuniste pour donner un peu de rythme qu’elle en perd tout intérêt. C’est aussi le montage qui ici se perd et qui semble avoir du mal à jongler entre ses différents arcs narratifs.

Fantôme du passé

Ceci étant dit, le film se rattrape largement sur le reste. Thématiquement, il est passionnant. Rian Johnson arrive à renouveler de manière puissante la thématique principale, la binarité du bien et du mal, de l’obscurité et de la lumière, en créant un lien bouleversant entre Rey et Kylo Ren (ce que le film a sans doute de plus réussi), interrogeant l’intime et l’universel, confrontant deux solitudes et deux tristesses. Le film prend aussi le parti d’être un récit de défaites (même si de ce point de vue il s’est un peu fait damer le pion par Rogue One qui était du même ordre) en nous dépeignant des héros déchus et des combats qu’on ne peut pas gagner. Tout cela dans un mouvement où le jeune monde veut faire disparaître le vieux. Dans cet interstice méta, où les jeunes personnages sont littéralement en train de prendre la place des vieux en détruisant les statues et les piédestaux. Contrairement au précédent volet, Johnson ne ressasse pas les vieux personnages en mode clin d’œil mais les repousse à la périphérie sans leur donner d’importance véritable dans cette histoire qui n’est plus la leur (C-3PO, R2-D2…). C’est différent pour Leia et surtout Luke, mais on va dans la même direction, celle d’un remplacement où les héros d’hier s’éclipsent au profit de ceux d’aujourd’hui. C’est cette optique, une espèce de politique de la terre brûlée, qui laisse entrevoir de beaux lendemains pour l’ultime épisode.

Poussières d'étoiles

Quant au visuel, Rian Johnson réalise sans nul doute le plus bel épisode de toute la saga tant c’est une splendeur de quasi chaque instant et tant il parvient à toucher parfois à une espèce de sidération plastique lors de scènes d’action très spectaculaires. Le summum étant cette idée absolument géniale d’une planète blanche recouverte de sel qui dissimule en dessous un sol rouge sang, donnant aux champs de bataille des allures d’abattoirs. On notera également une scène impliquant la princesse Leia, d’une poésie à couper le souffle. De même, Johnson travaille des décors très variés et le repaire de Snoke rappelle le minimalisme d’une scène de théâtre Nô tout en évoquant Ran de Kurosawa. Plus loin, une vision de Rey furtive devient une micro-expérimentation visuelle et sonore surprenante au sein d’un blockbuster familial à 250 M$.

Star Wars – Les derniers Jedi est donc un épisode central singulier, portant définitivement la marque de son auteur, offrant un spectacle encore jamais vu dans la saga et qui y imprime des images qui en feront dorénavant intimement partie. Imparfait, parfois frustrant, trop long, mais aussi souvent passionnant et surtout magnifique. En tout cas, on le reverra avec plaisir.

Réalisateur : Rian Johnson

Acteurs : Daisy Ridley, John Boyega, Oscar Isaac

Durée : 02h32

Date de sortie FR : 13-12-2017
Date de sortie BE : 13-12-2017
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
PARTAGEZ CET ARTICLE
LAISSEZ VOTRE COMMENTAIRE
Nom : (Obligatoire)
Mail : (Obligatoire)
Site web :

Tim
23 Décembre 2017 à 01h44

Ce Star Wars est aussi génial que du Verdi, du grand spectacle

Nazgul
16 Décembre 2017 à 19h59

«LOOPER passionnant film de SF» mais seulement une étoile sur 5, comme quoi les avis peuvent être contradictoires :)
LIKEZ LE PASSEUR !
Critique mise en ligne le 12 Décembre 2017

AUTEUR
Grégory Audermatte
[176] articles publiés

"Schizophrène cinéphile qui s'éclate autant devant The Hobbit que devant un  B&...
[en savoir plus]

NOS DERNIERS ARTICLES