Critique de film
Sous la ville

Sous la ville (In Darkness) de la réalisatrice polonaise Agnieszka Holland était nommé cette année pour l’Oscar du Meilleur film étranger remporté haut la main par Une séparation. Rien d’étonnant cependant à retrouver le film dans cette catégorie, il est labellisé Oscarisable et cela il le doit évidemment à son sujet alors que c’est surtout sa forme qui est séduisante.

Adapté d’une histoire vraie, Sous la ville raconte l’histoire du ghetto de Lvov en Pologne. Nous sommes en 1944, les nazis ordonnent l’épuration du ghetto. Certains habitants parviennent à y échapper grâce à un tunnel qu’ils ont creusé sous leur maison, ils investissent donc les égouts de la ville pour y trouver refuge. Ils croisent la route de Leopold Socha (Robert Wieckiewicz en tous points épatant), un employé municipal qui connaît les égouts comme sa poche, et qui contre une somme d’argent quotidienne va accepter de les cacher et de les nourrir. Le film retrace la vie de ces hommes, femmes et enfants qui ont vécu plusieurs mois dans les souterrains d’une ville et celle de leur sauveur, un voleur transformé par la postérité en héros de guerre.

La réalisatrice en rendant hommage à ces hommes ‘justes’, ceux qui ont aidé les juifs pendant la guerre au péril de leur vie, a avant tout cherché à relever un défi technique impressionnant. Comment peut-on donc retranscrire à l’écran l’obscurité des égouts, faire ressentir l’enfermement au spectateur, voire lui donner l’impression de respirer la puanteur. Holland a navigué entre des décors et des vrais égouts, parsemant les lieux de rats et réduisant l’éclairage à l’utilisation de torches. Formellement, on le disait, c’est très réussi. On voyage entre l’appartement miséreux de Socha où il vit avec sa femme et sa fille, la luminosité des extérieurs remplis de neige contraste de manière saisissante avec l’obscurité des tunnels inondés et cette cave minuscule, déversoir à merde où dorment les fugitifs. Evidemment le film fait inévitablement penser à La Liste de Schindler et on retrouve la présence de couleurs vives comme la petite fille en rouge qui traversait le décor dans le film de Spielberg. Dans Sous la ville, certains vêtements sont aussi colorés en post-production, le rouge se mêlant au bleu cette fois-ci comme pour créer une forme d’identification ou de lumière vive dans des décors monochromes.

Le film d’Holland ne convoque pas vraiment le pathos. Les gens meurent dans l’anonymat, les enfants sont étouffés, les couples séparés sans semonce, les familles disloquées. La réalisatrice ne truffe pas son histoire d’éléments de séduction, elle est sèche, brutale, sans appel et quand la liberté survient un petit texte explicatif nous ramène au réel presque cynique. La tentative respectable de ne pas surcharger l’histoire d’émotions faciles est aussi préjudiciable à l’empathie. Déjà qu’on est plongé dans le noir, que le film dure peut-être une heure de trop, difficile d’investir notre regard sur ces hommes et femmes sur lesquels la caméra passe chaque fois furtivement. Le seul personnage vraiment exploité par le scénario c’est Leopold Socha et l’acteur l’incarne à la perfection, il lui donne l’ampleur nécessaire à sa prise de conscience humaniste. Les autres personnages ressemblent à des peintures d’Egon Schiele, faméliques et presque irréels. C’est peut-être dû au rendu de la caméra numérique, mais on ressent assez souvent la présence de la mise en scène et des artifices.

Soulignons encore deux mérites au film, celui d’abord d’avoir eu le courage d’être tourné principalement en polonais et en allemand, on y parle aussi yiddish. Holland n’a pas cédé aux sirènes de l’anglais et c’est appréciable. Enfin elle a choisi de sexualiser les juifs et de ne pas en faire de simples victimes. Les gens font l’amour, serrés dans leur ghetto, allongés dans les caves, sous des douches de fortune, bon elle exagère même un petit peu l’idée, la scène de la douche dans l’égout est légèrement fantasmée. Mais de voir un homme porté l’étoile, investir de lui-même un camp, s’y faire prisonnier volontairement pour retrouver quelqu’un après avoir tué un soldat allemand, ça ce sont des choses qu’on voyait rarement au cinéma et qui donne une certaine force historique au propos.

On reste tout de même un petit peu déçu que le film n’ait pas réussi à dépasser l’exercice, qu’il ait été phagocyté par le défi technique, l’obsession de la source de lumière. Mais derrière ce titre original, il y a aussi la part d’obscurité des êtres qui ont vécu ce génocide et l’interrogation qui subsiste pourquoi n’y a-t-il eu qu’un homme sur mille pour se rebeller contre l’ignoble ? Le film ne l’explique pas mais il montre comme dans La Liste de Schindler que l’attachement permet de dépasser la peur. Leopold Socha le crie à qui veut bien l’entendre, ce sont ses juifs ! Derrière toute forme d’altruisme, il y a la mise en avant de soi.

Durée : 2h25

Date de sortie FR : 10-10-2012
Date de sortie BE : (date indisponible)
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 06 Septembre 2012

AUTEUR
Cyrille Falisse
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Créateur et rédacteur en chef du site, j'ai toujours eu deux maîtresses : l'écr...
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