Critique de film
Seule sur la plage la nuit

En 2017, Hong Sangsoo a sorti pas moins de quatre films : Yourself and Yours, le délicat Le Jour d’après en compétition officielle à Cannes, La Caméra de Claire en séance spéciale (toujours à Cannes), et Seule sur la plage la nuit qui concourait quant à lui pour l’Ours d’or à Berlin. Les trois derniers films ont en commun de compter dans leur distribution l’actrice Kim Min-hee (Mademoiselle), nouvelle muse et compagne du cinéaste sud-coréen, sacrée meilleure actrice au Festival de Berlin. Hong Sangsoo a délaissé le gracieux noir et blanc du Jour d’après pour revenir à la couleur et ainsi mieux déceler les variations lumineuses des paysages comme des réceptacles aux sentiments.

À chaque fois chez Hong Sangsoo, le postulat de départ est désarmant de simplicité. Youg-hee, une jeune Coréenne, voyage en Europe dans l’hiver humide allemand avec une amie. Elles se baladent dans des parcs, discutent. Youg-hee est amoureuse d’un cinéaste marié, un homme qui est dans presque toutes les conversations, mais qui n’est jamais là, qui demeure toujours hors champ. Ici se trouve le poids de l’intrigue, l’absence va-t-elle éventuellement se transformer en présence ? Le manque est si prégnant que Youg-hee, mélancolique, dessine son visage sur le sable, convoque son image. Une figure que l’on devine mais qui demeure insaisissable. La plage est ce paysage de tous les fantasmes comme dans In Another Country (2012) où Isabelle Huppert rejouait sans cesse le motif de la rencontre dans une station balnéaire. Le littoral pourrait être un espace magique inexploré et euphorisant.

Un personnage significatif explique : « L’histoire n’est pas importante, c’est la manière de la raconter qui importe. » Et en effet, les thèmes brassés chez Hong Sangsoo sont toujours les mêmes, quitte à devenir rébarbatifs. Sa mise en scène sobre, les plans-séquences, le découpage ou les zooms sont toujours justes. Le long métrage est rythmé par l’Adagio faussement enlevé de Schubert, comme ce personnage allemand qui joue un air de piano avant d’expliquer : « Ce sont des notes très simples, mais si l’on prête attention, c’est plus complexe. » Cette phrase, qui passe presque inaperçue, pourrait s’appliquer au long métrage. Les films de Hong Sangsoo brillent par leur minimalisme (conversation autour d’une table, ébriété, déambulation urbaine), mais ils cachent tous en creux des questionnements farouchement existentiels. Ici, il est largement question d’amour : « Sommes-nous « qualifiés » pour aimer ? », se demande Youg-hee. De la même manière que dans Le Jour d’après, Hong Sangsoo est devenu plus dur, plus sévère avec ses personnages. Dans une séquence charnière, la jeune femme profère une diatribe sur l’amour, sentiment ineffable. C’est l’alcool, cette liqueur enivrante, qui délie les langues et pousse les êtres à communiquer honnêtement. Hong Sangsoo fait alors cohabiter naïveté et profondeur dans de beaux échanges.

La dernière partie du récit s’éternise sur Youg-hee sur la plage endormie, elle se fond dans la striure des vagues comme une Naissance de Vénus de Cabanel mais de dos, avant de se faire réveiller par une équipe de cinéma. Cette séquence est un fantasme qui réactive l’imaginaire, décline la narration dans ce qui pourrait advenir. Comme dans Un jour avec, un jour sans (2016), les événements s’enchevêtrent les uns dans les autres, ils se bousculent pour devenir flous (comme en état d’ébriété). Ivresse et beauté se mélangent avant que l’on y décèle un film cathartique, celui d’un cinéaste qui s’interroge sur le réel ainsi que sur sa relation avec l’actrice principale (qui a longuement fait jaser en Corée du Sud). Tantôt amusé, tantôt grave, Seule sur la plage la nuit touche parfois des cimes théoriques galvanisantes.

Durée : 01h41

Date de sortie FR : 10-01-2018
Date de sortie BE : 10-01-2018
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 15 Décembre 2017

AUTEUR
William Le Personnic
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Amoureux du cinéma et de l’art pour mieux comprendre le monde, veilleur et archiviste de l’image, c...
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