Critique de film
Schizophrenia

Carlotta, éditeur incontournable, nous fait redécouvrir ces jours-ci un brûlot méconnu. Schizophrenia est l'oeuvre d'un jeune réalisateur autrichien, Gerald Kargl, qui sortit dans l'anonymat et l'incompréhension en 1983. Le film nous raconte la virée meurtrière d'un repris de justice (Erwin Leder). Violent, sans concession, il est à déconseiller aux personnes sensibles.

Qui est ce tueur ? Un angoissé comme le laisse sous-entendre le titre original (Angst) ou un schizophrène ? Pourquoi tue-t-il ?

Le film est une constante interrogation sur le statut psychique du tueur. Le prologue nous donne déjà quelques pistes. Un cadrage bizarre et oppressant nous fait découvrir le bonhomme, clown macabre au visage tendu et anguleux, errant dans une banlieue anonyme. Il est à la recherche d'une victime. Il s'approche d'une maison, frappe à la porte, attend qu'on lui ouvre puis abat froidement la propriétaire. Un diaporama clinique démarre et nous décrit le personnage principal. Enfant naturel, délaissé de tous, il montre dès ses plus jeunes années un intérêt pour la violence. Les agressions se multiplient, la violence augmente. Le premier meurtre survient. La prison aussi. Dès le prologue, la psychiatrie est conviée sous les traits pathétiques et burlesques d'un expert-psychiatre qui conclut à la responsabilité du meurtrier et à l'absence de trouble psychiatrique. Il est évidemment psychopathe. La psychopathie n'est pas du ressort de la psychiatrie. C'est un trouble de personnalité. On n'interne pas les personnes dont la personnalité vascille. On ne les soigne pas. On les punit. Ce sera donc la prison... Puis la libération. Schizophrenia, film psychique et politique, interroge brutalement la prise en charge des tueurs psychopathes.

Après le générique, un long travelling nous permet de redécouvrir notre tueur dans sa cellule de prison, à la veille de sa libération. Zbigniew Rybcynski, le chef-opérateur, crée un dispositif sensationnel de miroirs, permettant des cadrages uniques et révolutionnaires. Le tueur n'en est que plus intrigant et repoussant. Le spectateur tourne autour de lui, à quelques centimètres. L'angoisse, révélée par le titre original, est dans l'oeil du spectateur, pas dans celui du personnage principal, insensible et fou. La perspective est floue, démesurée, accentuant son égocentrisme et sa perte de repères. La quête du chacal débute dès la porte de la prison. En voix off, le tueur raconte tout se qui se passe dans son cerveau dégénéré. S'offre à nous un discours lubrique, la recherche du plaisir immédiat est son unique but. S'il est psychopathe, il est aussi un pervers.

La distorsion entre les images brutales et sanguinolentes et le discours jouissif du narrateur est saisissante. Kargl réussit ce que peu ont atteint avant lui (Hitchcock dans Psychose, Herzog dans Aguirre): induire le malaise qu'on ressent devant un grand pervers. Klaus Schulze compose un score synthétique qui souligne la satisfaction du narrateur lorsqu'il décrit ses exploits.

Insensible aux autres, jouisseur masochiste, le tueur s'introduit dans une maison suffisamment isolée que pour s'adonner à son vice. Le narrateur nous entraîne dans sa déliquescence hasardeuse. Sous les yeux d'un inoffensif cador, il va dézinguer une vieille femme, un handicapé et une jeune fille. Rien n'est préparé, tout est immédiat. Tout doit aller vite pour assouvir et apaiser le désir intérieur. Que faire des corps, comment jouir encore ? Incapable de planifier, le personnage fonce vers sa perte...

Film froid, tueur brûlant, travellings cliniques, escapade sanguinolente. Le film de Kargl est schizophrène. C'est cela qui fait de Schizophrenia un grand film de cinéma.

On sera déjà reconnaissant à Carlotta d'exhumer ce chef-d'oeuvre. Mais quand l'éditeur nous l'offre sous forme d'un blu-ray à l'image nette et au son percutant, respectant le désir du réalisateur, on ne peut qu'en faire l'acquisition de toute urgence.

Durée : 1h15

Date de sortie FR : 01-01-1983
Date de sortie BE : (date indisponible)
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 12 Août 2012

AUTEUR
Daniel Rezzo
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