Critique de film
Rumble Fish

Il est des films dont le titre français porte préjudice à la compréhension du métrage lui-même. On pense bien sûr à Wild At Heart (Sailor & Lula) de David Lynch ou The Deer Hunter (Voyage au bout de l’enfer) de Michael Cimino. Rumble Fish fait partie de cette catégorie tant son titre français (Rusty James) met en exergue l’importance du personnage incarné par Matt Dillon et relègue aux parenthèses le véritable héros, l’âme du film : The Motorcycle Boy.

Mickey Rourke incarne en murmurant ce personnage aux allures d’ange déchu de toute attache à la réalité. Perdu dans un monde noir et blanc, aux ambiances sonores étouffées et distordues, il incarne une image ; le genre d’image qu’on ne peut oublier. Représentation mythique du chef de gang feulant qu’un avenir est possible ailleurs, autrement.

Son nom orne les murs tagués depuis une génération déjà et empêche toute construction d’avenir pour ce motard mélancolique. Ce statut iconique le Motorcycle Boy le porte comme un fardeau pesant sur le temps qui passe. Alors que le personnage tente d’atteindre une forme de liberté (dés) illusoire, le temps lui rappelle son passé et le confronte au présent qu’il gaspille à aiguiller son frère sur une autre voie que celle qu’il a tracée.

Des plans débullés aux jupes courtes portées négligemment en passant par les bastons à coup de vitres brisées, tout ici transpire le cinéma dans ce qu’il a de plus libidineux. Un cinéma qui ferait bander par sa forme, tant celle-ci ramène l’essence de sa sensualité à sa plus simple virtuosité. Les images s’enchaînent et martèlent les rêves de désir. Le film se cache alors à l’esprit et invite le spectateur à chercher ses réponses ailleurs. Dans les notes discordantes de Stewart Copeland, dans les arrières plans ornés de montres oppressantes, dans les cadres mouvants, dans les écailles colorées. Dans le cinéma.

Cinéma qui depuis plus d’un siècle enferme des images, des corps et des visages sur la pellicule. L’acteur passe un pacte avec l’imprésario pour l’argent, avec le réalisateur pour l’art, avec le diable pour le reste. Il choisit de donner son reflet aux mondes et aux époques. Jamais il ne pourra plus échapper à l’image qu’il laisse trainer. Mickey Rourke en fera un jour les frais. Probablement ne le savait-il pas.

C’est ce paroxysme du combat de tous que porte le héros. Etre différent dit-on. Etre soi pour être libre, se libérer de la prison que représente l’image. C’est bien sûr ce que recherche le Motorcycle Boy, prôner sa différence, sa véritable personnalité au péril d’autres latitudes. Peut-on jamais être libre ? Et ce malgré les appartenances et la dégaine.

Coppola, ce génie, délivre des plans singuliers qui influeront sur toute l’esthétique clipesque de la décennie suivante. Si le film peut souffrir d’une réinterprétation de cette même esthétique, il déconstruit le mythe du bad boy hollywoodien par la mise en scène elle-même et de manière peu conventionnelle.

Les nuages courent mais ne coulent pas, les horloges martèlent leur tic-tac incessant, le temps file et les fronts ruissèlent, les ventres gerbent le sang des autres, ceux d’avant ; ceux d’après devront tracer plus vite que leurs ombres pour voir la mer, pour voir le soleil si tels sont leurs destins.

Durée : 1h35

Date de sortie FR : 15-02-1984
Date de sortie BE : 15-02-1984
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 06 Juin 2013

AUTEUR
Lucien Halflants
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Rédacteur aux textes ouverts à travers une forme souvent lyrique. Et puisqu'en matière de perce...
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