Critique de film
Porfirio

Porfirio Ramirez est un homme d’une cinquantaine d’année. Il vit en Colombie, dans une petite ville au bord de l’Amazonie. En 1991 un policier lui tire par erreur deux balles dans le dos lors d’une fusillade. Il s’en sort mais reste paralysé des membres inférieurs. Ne pouvant plus travailler il survit en vendant des « minutes » de téléphone à ses voisins en attendant une pension d’invalidité promise par l’état colombien. Mais rien ne vient et Porfirio s’impatiente.

Le projet du film d’Alejandro Landes est singulier, à la frontière du documentaire et de la fiction. En effet il est allé chez Porfirio Ramirez filmer son quotidien à la bordure humide et moite de l’Amazonie et en même temps lui a demandé de rejouer un épisode de sa vie. Car en 2005, fatigué d’attendre cette pension qui ne vient pas Porfirio a décidé de détourner un avion, armé de deux grenades qu’il avait caché dans sa couche. Il a été arrêté, personne n’a été blessé mais au lieu d’aller en prison il a été assigné à résidence chez lui (cruelle ironie pour un handicapé) et n’a jamais reçu d’argent de l’état.

Le film a donc cette ambivalence temporelle, d’être un journal du quotidien de Porfirio au moment du tournage et en même temps la mise en scène de son coup d’éclat sans que les deux moments ne soient départagés ou distingués. Une manière de montrer cette inlassable répétition des jours qui se ressemblent et dont la chronologie perd tout son sens. Mais cette observation minutieuse et patiente du quotidien de Porfirio Alejandro Lanes  décide de la cadrer à hauteur de fauteuil dans une lenteur étouffante qui se marie très bien à l’atmosphère lourde et brûlante de cette Colombie écrasée de chaleur.

En cela le film emprunte énormément à l’esthétique contemporaine d’un certain cinéma d’auteur sud-américain né avec Carlos Reygadas mais qu’on a retrouvé depuis chez Michel Franco, Pablo Larrain (celui de Santiago 73), Amat Escalante, Diego Lerman ou encore Michael Rowe. On retrouve cette langueur délétère qui sourde une violence extrême prête à exploser ainsi que la description christique des corps hors-normes vieux, gros et flasques qu’on expose sans jamais les juger. C’est parfaitement le cas avec Porfirio dont le corps est le personnage principal sinon le sujet même du film. On le verra dans son entièreté de corps mutilé où rien ne nous est épargné, de la défécation matinale au changement de la couche en passant par la vie sexuelle avec sa petite amie filmées dans son intimité (avec pénétration à l’écran). Mais paradoxalement jamais Alejandro Landes n’a de regard complaisant ou ironique. Au contraire, il semble en permanence être au côté de Porifirio pour l’aider à porter ce corps fardeau qu’il traîne littéralement derrière lui. A ce titre la scène de sexe qui aurait pu mettre mal à l’aise filmée ainsi s’avère au final le moment le plus bouleversant.. C’est le cas des scènes les plus fortes du film qui sont pourtant d’une simplicité désarmante. Comme ce moment où Porfirio, seul dans une pièce vide, allongé sur un petit lit, dans la moiteur étouffante d’un été tropical tente tant bien que mal de se retourner pour s’asseoir sur son fauteuil car son téléphone n’a plus de batterie. L’opération est délicate, elle lui demande un travail considérable. On est là avec lui, on l’entend haleter, ses efforts sont terribles, chaque mouvement semble démesurément difficile. Mais malgré cela jamais il n’abandonne.

Ce cinéma sud-américain évoqué plus haut a également cette manière particulière de parler de l’état du continent et des pays en particulier sans jamais directement se confronter à des sujets politiques (au contraire du récent et brillant No de Pablo Larrain). En effet on Porfirio est une victime collatérale de la guérilla colombienne. Une victime que l’état, responsable de son état, préfère oublier. Jamais il ne sera reconnu la victime qu’il est. Et c’est peut-être aussi là son plus grand drame.

C’est donc un film très réussi, un peu « petit » sans doute dans son système d’observation austère en plans fixes mais le portrait qui est fait de ce personnage simple, touchant et terriblement humain n’en est que plus beau. Et finalement quand la fiction s’achève (après son attentat raté) et qu’on retourne chez Porfirio, c’est en chanson que celui-ci nous raconte son histoire.  Avec ses mots à lui, sa mélodie et son sourire il nous explique ce qui s’est passé, le détournement raté, l’assignation à résidence et l’argent qu’il n’a jamais obtenu. Si on aurait pu souhaiter une fin différente à sa triste histoire, on n’aurait pas imaginé mieux pour parachever ce beau portrait d’un homme meurtri et handicapé mais paradoxalement et métaphoriquement un homme debout.

Durée : 1h41

Date de sortie FR : 08-05-2013
Date de sortie BE : 05-09-2012
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 05 Avril 2013

AUTEUR
Grégory Audermatte
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