Critique de film
Petit paysan

Certains films ont la force de l’évidence. C’est le cas de Petit paysan, premier long métrage d’Hubert Charuel. L’évidence, le cœur du film, c’est Pierre, éleveur de vaches laitières, obsessionnellement attaché à son cheptel. L’évidence, c’est la rencontre entre un rôle et un acteur, Swann Arlaud. Bloc d’intensité, habité par son personnage et par ses obsessions, il tient là le rôle de la consécration.

La Semaine de la Critique de Cannes a pour habitude de sélectionner des films au geste radical. Si celui d’Une Vie violente est lié à la narration, la radicalité de Petit paysan est davantage reliée à la caractérisation de son personnage principal. Pierre, éleveur de vaches laitières, est confronté à une épidémie touchant ses bêtes. Ne pouvant se résoudre à perdre son troupeau, il utilise tous les moyens (même les plus radicaux) pour dissimuler ses vaches malades, en premier lieu auprès de sa sœur, vétérinaire.

Petit paysan se situe à mi-chemin entre la chronique naturaliste et le thriller mental. Il démontre même que dans le monde paysan, l’un ne va pas sans l’autre. Hubert Charuel, qui aurait pu devenir paysan s’il avait repris l’exploitation familiale, sait de quoi il parle. Il sait aussi précisément où poser sa caméra car c’est la ferme de ses parents, celle où il a grandi, qui lui sert de décor. Aux acteurs professionnels se mêlent des acteurs non professionnels, amis ou famille du réalisateur, qui apportent encore une touche d’authenticité (et de légèreté) au film.

Le film montre d’abord la tendresse qui se dégage de la relation symbiotique entre Pierre et ses vaches. D’une certaine manière, Hubert Charuel retrouve un peu, dans son évocation du travail quotidien, l’émotion de la série documentaire de Raymond Depardon, Profils paysans. Une émotion ambivalente, entre tendresse pour les animaux, nostalgie des exploitations traditionnelles (qui privilégient le contact entre humains et animaux) et atmosphère de fin d’époque (ici représentée par une épidémie qui condamne l’activité de Pierre). La séquence d’ouverture onirique, qui voit Pierre se frayer un chemin jusqu’à sa cuisine encombrée par le troupeau, en est une illustration singulière et à double sens. De la symbiose à l’obsession, il n’y a qu’un pas que Pierre a franchi depuis longtemps. Et cette obsession peut très vite se transformer en cauchemar lorsqu’elle vire à la paranoïa.

Les plus beaux personnages de cinéma sont des personnages obsessionnels, hantés, mus par quelque chose qui à la fois les nourrit et les enferme, proches d’une forme de folie. Pierre le dit lui-même, il « ne sait faire que ça ». Sans ses vaches, il n’est plus rien. Son rapport aux autres (ses parents, sa sœur, une petite amie potentielle, ses amis) est entravé, peu (ou pas) de vie intime en dehors de l’élevage. Le regard buté et acéré de Swann Arlaud exprime cette forme de dévouement, de sacerdoce. Peut-être inévitable, mais asphyxiant. Difficile de ne pas admirer Pierre, difficile de l’aimer vraiment aussi. C’est justement un beau personnage car c’est un personnage qui ne veut pas être aimé.

Le film d’Hubert Charuel n’essaie jamais de faire de Pierre un héros. Il le montre en décalage constant avec son entourage, ce qui injecte dans le récit une part d’humour bienvenue. Un récit qui devient de plus en plus asphyxiant à mesure que Pierre entre dans l’engrenage infernal du mensonge et de la dissimulation pour protéger ses vaches. L’incursion du film de genre dans le monde paysan transforme alors Pierre en meurtrier sanguinaire dans des scènes filmées de façon extrêmement sèche et presque fantastique. Pierre, éleveur passionné, qui sombre, c’est aussi le symbole des difficultés et des contradictions du monde paysan. Un mélange des genres qui reste très crédible et donne une réelle force à cette peinture passionnée et honnête du travail paysan.

Durée : 01h30

Date de sortie FR : 30-08-2017
Date de sortie BE : 18-10-2017
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
PARTAGEZ CET ARTICLE
LAISSEZ VOTRE COMMENTAIRE
Nom : (Obligatoire)
Mail : (Obligatoire)
Site web :
LIKEZ LE PASSEUR !
Critique mise en ligne le 05 Septembre 2017

AUTEUR
Guillaume Saki
[22] articles publiés

« Le cinéma, qui est une interprétation idéalisée de la vie, est lui-même sujet ...
[en savoir plus]

NOS DERNIERS ARTICLES