Critique de film
Ouvert la nuit

« Ce que j’aime au théâtre, c’est l’effet de troupe. Ce que j’aime au cinéma, c’est l’intensité » (Edouard Baer). Ouvert la nuit est un film d’artiste, un film de saltimbanque, un film de troupe ; c’est aussi éminemment un film de cinéma. Sous la forme d’une déambulation nocturne dans un Paris fantasmé, le portrait euphorisant et jubilatoire d’un homme (Luigi, directeur du théâtre de l’Étoile), confronté à une série d’urgences financières et logistiques à régler la nuit précédant la première de sa nouvelle pièce, dessine en creux un personnage beaucoup plus contrasté. Derrière la loufoquerie et l’absurdité des situations (notamment trouver un singe la nuit à Paris) et des dialogues, la comédie est plus amère qu’il n’y paraît au premier regard.

Au hasard de la nuit

On a beaucoup parlé, avec La Jeune fille sans mains (Sébastien Laudenbach), de la capacité du dessin (et du cinéma) à faire jaillir la vie. Ouvert la nuit provoque le même effet sidérant d’irruption de la vie. Elle entre par tous les interstices. D’abord, et c’est peut-être le plus étonnant, par l’ampleur d’une mise en scène souvent faite de plans séquence qui impulsent un rythme soutenu (car les personnages sont toujours en mouvement) et donnent l’impression que les situations sont improvisées devant nous (le sentiment d’improvisation, d’une « vie de hasard » étant d’ailleurs un leitmotiv du personnage de Luigi, interprété par Edouard Baer). L’unité de temps (une nuit) crée aussi un sentiment de nécessité, d’urgence ; on pense évidemment à un film comme After Hours (Martin Scorsese), où le héros subit toute une série d’épreuves comme un cauchemar éveillé. Ici, Luigi ne subit pas ; il agit, il est en mouvement permanent, mais il bifurque, il prend des chemins détournés ; il avance, mais il évite aussi. Il est surtout dans un état de légèreté permanente (« On s’engueule, on se réconcilie, on prend l’air ! »), qui stimule et épuise en même temps. Faire entrer la vie, c’est faire entrer Luigi, tel qu’il est, tel qu’il va. Il est le vrai moteur du film. Ce mouvement, c’est aussi l’énergie d’une troupe, la vie d’un théâtre, l’acte de création. Une énergie mise au service d’un mouvement collectif, orchestré par Luigi.

Sur le fil

Luigi est un saltimbanque. Il fait du hasard sa philosophie de vie. Comme le dit Edouard Baer, « le verbe, c’est son arme, sa façon d’enchanter le réel ». Il est peut-être parfois épuisant, mais il est aussi un magicien de la vie. Sinon, comment pourrait-il fédérer autour de lui une équipe aussi dissemblable ? À l’image de son héros, le film est parfois un peu en déséquilibre, mais parce qu’il est comme la vie, en équilibre instable. C’est là toute la beauté de l’univers proposé par Edouard Baer. « Ça ira pas, ça ira quand même », dit d’ailleurs avec à-propos la chanson d’Alain Souchon qui conclut le film… C’est aussi un film de doux rêveur. Luigi voit la vie (et la ville) avec un regard d’enfant. Et le film est comme « guidé » par cette espèce de folie douce qui caractérise le personnage. Tout le récit d’Ouvert la nuit se déroule au gré de son humeur et de ses divagations (sauf quand les femmes [incarnées par Audrey Tautou et Sabrina Ouazani], contrepoint à cette figure d’enfant gâté, osent lui résister).

Créateur d'illusions

Comme une comédie de Woody Allen, Ouvert la nuit agit comme un parfait antidépresseur. Luigi lui-même (puisque la figure de Luigi « guide » le film) agit comme un antidépresseur pour ceux qui l’entourent (même s’il les exaspère aussi). Mais derrière cette bonne humeur permanente, cette logorrhée verbale si jubilatoire, cet appétit d’embrasser la vie comme elle vient, se dessine un portrait plus contrasté du personnage. Celui d’une solitude lorsqu’il rentre au matin chez lui, croise ses enfants et n’a rien à leur dire, rien à leur offrir (pas même un peu de temps). Cette pudeur et cette sensibilité-là, en un instant et en un plan, arrachent le cœur et révèlent toutes les contradictions du personnage.

Paradoxalement, ce mouvement permanent est une fuite en avant qui permet à Luigi d’échapper à la réalité telle qu’elle est. Comme un cinéaste, comme un créateur finalement, il « enchante » le réel, il embellit la vie (la sienne, mais aussi celle de sa troupe). Comme un magicien de l’humain qui semble improviser cette déambulation dans un Paris merveilleusement éclairé par Yves Angelo, mais le fait avec suffisamment d’agilité pour toujours retomber sur ses pieds. A la manière d’un artiste de cirque, en équilibre sur le fil des émotions, l’acrobate Edouard Baer nous ensorcelle et annonce de la plus belle des manières l’année cinéma 2017 à venir.

Durée : 01h36

Date de sortie FR : 11-01-2017
Date de sortie BE : (date indisponible)
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 16 Novembre 2016

AUTEUR
Guillaume Saki
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