Critique de film
Only Lovers Left Alive

Comme son titre l’indique, Limits Of Control marquait une limite dans le cinéma de Jarmusch. Comme si son idéal, sa proposition d’attitude « cool » érigée en principe de vie avait été poussée dans ses ultimes retranchements. Avec ce film-expérience, le réalisateur de Down By Law était arrivé à la conclusion que le détachement menait à l’ataraxie pure et simple. Et le spectateur, que le cinéma ataraxique menait à l’ennui total. Devant la réussite éclatante de ce superbe Only Lovers Left Alive (plus beau titre du Festival), on constate une fois encore que Jarmusch fait d’abord des films pour proposer des manières de supporter la vie. Au risque de paraître pédant, disons que le cinéma de Jarmusch, c’est d’abord et avant tout une éthique dans une quête éperdue de bonheur.

Dans Only Lovers Left Alive, le cinéaste s’interroge sur le devenir de son propre cinéma. Mais aussi, et surtout, sur le destin de ses sempiternels personnages romantiques, artistes bohèmes empêtrés dans la culture et le noctambulisme. Si bien que l’on pourrait regarder ce film comme une forme d’hommage désenchanté à toute une faune du XXème siècle ; de biopic mélancolique sur les magnifiques noctambules de l’ère rock, à la façon (en France) d’un Paccadis, d’un Eudeline ou d’un  Christophe. Comme eux, les vampires du film se lèvent à la tombée de la lune. Ils arborent des lunettes fumées. Ils errent dans des bars underground. Ils entassent des livres, des grimoires et des appareils d’enregistrements. Ils collectionnent les guitares et vivent hantés par un certain imaginaire américain rock fifties, terreau de la culture musicale jarmuschienne. Les artistes seraient des vampires qui boivent le sang de l’humanité pour mieux la ressourcer de leurs griffes créatives. Dans l’âme de ces dandys-vampires-noctambules coulent le sang de tous ceux qui ont poétisé le monde avant eux.

Jarmusch concentre ici karma et art du décalage, name dropping et hommages à ses Dieux, comme il l’a souvent fait mais avec une inspiration qui lui faisait défaut depuis Ghost Dog. Il revient à son art du décentrement et du glissement avec bonheur. Si bien qu’ici, on découvre que le rocker Adam a été torturé sous l’Inquisition, qu’il s’est battu au Moyen Âge. On apprend que Marlowe (John Hurt) a écrit Hamlet à la place de Shakespeare qu’il traite de philistin. On remerciera au passage les sélectionneurs de Cannes d’avoir achevé le Festival avec un film qui cite Daisy Buchanan quand on sait que son compagnon, Gatsby, l’avait ouvert.

Le disque pourrait néanmoins tourner rayé très vite si Jarmusch ne creusait une voie inédite au milieu du film (et de son cinéma). La ballade au ralenti, neurasthénique, de deux vampires suicidaires virent à la comédie sitcom avec l’irruption de la sémillante Ava (Mia Wasikowska). Cette fraîche vampire pubère que l’on jurerait sortie d’un Twilight sème la zizanie et pousse le film vers le teen movie. C’est ici que Jarmusch se montre le plus critique vis-à-vis de lui-même et de sa génération : loin de simplement bouleverser le rythme hagard de son œuvre; Ava y injecte de la folie et de l’insouciance. Elle rompt avec la pesanteur de ces vieux poseurs attentifs à leurs moindres pas, incapables de dormir sans singer une pose pour The Kooples. Jarmusch regarde la jeunesse mépriser avec joie tous ces vieux beaux auto satisfaits, enfermés dans leur monde cultivé et leur obsession du contrôle. Ava, transfuge de Twilight, vient ressourcer le sang un peu tari, contaminé, du cinéma de Jarmusch.

Cette nouvelle jeunesse aère donc un film menacé, comme ses personnages, de s’enfermer sur lui-même et ses références. De tourner dans le vide comme le vieux 45 tours de la séquence d’ouverture. Jarmusch parvient également à sortir d’un discours nostalgique qui aurait séparé le vieux monde du XXème siècle de celui honni du XXIème, hanté par les « zombies » du tout numérique. Comme toujours, dans son cinéma, le salut vient au final moins d’une attitude détachée (celle du samouraï) que d’une réelle ouverture aux autres. C’est pourquoi, il a toujours d’abord été le grand cinéaste de l’amitié. De l’amitié comme condition essentielle au bonheur. C’est aussi pourquoi on est aussi ému quand un compagnon meurt dans ce beau film. Avec ce film, Jarmusch réussit ce que Wenders n’est plus du tout capable de faire : un film champagne neurasthénique. Une œuvre personnelle dépourvue de lourdeur ou de solennité. Avec cette œuvre aussi légère que sous contrôle, Jarmusch dévoile une lueur de croissant de lune dans un monde glacial. 

Durée : 2h03

Date de sortie FR : 19-02-2014
Date de sortie BE : 19-02-2014
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
PARTAGEZ CET ARTICLE
LAISSEZ VOTRE COMMENTAIRE
Nom : (Obligatoire)
Mail : (Obligatoire)
Site web :

laruelle
28 Février 2014 à 11h37

Personnellement, sur ce film, j'ai trouvé Jarmusch plutôt pédant et sans grande inspiration. Je ne vois pas grand rapport entre le rock et le poncif d'une apocalypse post-écolo.

Bénédict
12 Février 2014 à 19h24

En même temps le film congédie Ava manu militari. Pas sûr qu'il soit de son côté malheureusement.
LIKEZ LE PASSEUR !
Critique mise en ligne le 26 Mai 2013

AUTEUR
Frédéric Mercier
[36] articles publiés

Elevé dès la grossesse par Hawks, j'ai passé mon enfance à croire que le monde id&...
[en savoir plus]

NOS DERNIERS ARTICLES