Critique de film
Okja
Okja c’est l’histoire d’une révolution industrielle. Celle qui a poussé les hommes à passer d’une exploitation familiale des animaux à une exploitation à la chaîne dans des fermes-usines. Les animaux, alors devenus du bétail, attendent la mort à l’abri des regards. Leurs corps disparaissent du champ de vision, ils se transforment en viande et s’évanouissent, une tranche sous cellophane, un hot-dog, un saucisson, tout sauf un cri, encore moins un corps. 
 
Pendant deux heures, Bong Joon-Ho délivre sa conception de l’éthique écolo. Pour lui, l’animal doit sortir de ces mouroirs industrialisés, ces camps de la honte. Pour lui, l’homme doit revenir à une exploitation à taille humaine. Une petite ferme où l’homme vit en autonomie au contact de la nature. Pour l’animal c’est toujours la mort au bout du compte, mais une mort douce. L’animal n’étant finalement qu’un moyen, un ingrédient, sauf s’il a la chance d’être élevé au rang de « pet » de compagnie. Ce qui est le cas d’Okja, la meilleure amie et confidente de la petite Mija, la jeune fille qui murmurait à l’oreille des truies.
 
 
Babe transgénique
Okja n’a pas grand-chose à voir avec le Babe de Chris Noonan. C’est un animal génétiquement modifié par les laboratoires Mirando (Monsanto) pour devenir une version « king size » du cochon contemporain, une forme « monstrueuse » afin de nourrir une population mondiale toujours plus importante. Il tient plus de l’hippopotame que du pourceau. D’ailleurs, l’homme n’exploite le cochon que parce qu’il est malléable, gentil et docile. Il aurait beaucoup plus de mal à contraindre un hippo à rentrer dans les couloirs de la mort. 
 
Pour présenter son nouveau prototype de bétail qui « taste fucking good », la présidente de Mirando (la vénéneuse Tilda Swinton) imagine un plan marketing diabolique, envoyer 26 bébés cochons chez 26 agriculteurs à travers le monde afin qu’ils les élèvent avec leurs techniques ancestrales. De la poudre aux yeux pour un public anti-OGM. Dix ans plus tard, un grand concours sera organisé pour voir quel cochon sera devenu le plus grand. Pendant ce temps, les appareils d’étourdissement, les fendeuses d’estomacs, les dégraisseuses, les canons à vider, sifflent déjà leur chant mortifère.
 
 
Vue subjective et animal sensible
Loin de cette symphonie stridente, Mija, la petite orpheline élevée par son grand-père se promène en compagnie d’Okja dans une montagne immense et silencieuse, contraste saisissant avec le brouhaha des spots publicitaires criards de Mirando. Mija a grandi auprès d’Okja, elles sont sœurs et amies. Quand elle l’appelle parce qu’il y a des poissons dans l’étang, Okja court et saute afin d’éjecter les petits corps d’écailles vers la rive, comme un cheval laboure la terre ou un chien ramène les brebis dans le troupeau. Une forme d’entraide en somme… pour survivre au sens de vivre mieux.
 
Une entraide parfois au péril de sa vie. Alors que Mija la conduit sur un chemin escarpé pour rentrer plus vite chez elle, Okja se rebiffe au moment d’être attachée, Mija glisse sur une paroi pentue. Okja se précipite, attrape comme elle peut la corde qui était censée la contraindre, et dans un plan subjectif  qui ne dure que trois secondes (une des rares fois où nous verrons à travers les yeux d’Okja) imagine une solution pour sauver Mija alors suspendue dans le vide. Projection dans le futur, empathie, intelligence, tout ce qui fait de l’animal un être sensible vient d’être montré à l’écran par Bong Joon-Ho en un clignement de cils. Okja sauve la vie de Mija en se sacrifiant et en faisant le grand vol plané à sa place. BJH, quant à lui, s’est mis à la place de l’Autre.
 
Ensuite, lors d’une des nombreuses séquences drôles du film (Bong Joon-Ho est un grand auteur comique) Okja sera récupérée par Mirando et amenée de force aux Etats-Unis pour être présentée au fameux concours. Le grand-père justifiera ses mensonges (il prétendait que l’animal leur appartenait) par l’appât du gain. Pour apaiser sa peine il offrira à sa petite fille un cochon en or. Un cochon d’or, un veau d’or, idolâtrie de l’argent dans un monde déconnecté du sensible.
 
 
Il faut sauver Okja
La tirelire rose brisée au sol, quelques pièces dans la besace, un cochon d’or miniature dans la poche, Mija part sur les traces d’Okja. Petite flamme rouge (il y a du Spielberg chez BJH) dans la foule sombre de Séoul, petit corps nerveux contre les vitres de l’indifférence, Mija court, se bat et vocifère l’œil au beurre noir. Elle grimpe sur des voitures, fend les corps, guide Okja dans le dédale d’un centre commercial sous-terrain, petite danseuse en équilibre, fluette et décidée, flanquée de son amie de trois tonnes. 
 
Dans cette deuxième partie Bong Joon-Ho nous rappelle qu’il est un metteur en scène prodige qui maîtrise tout et surtout le ralenti pour souligner l’intensité d’une course poursuite. En une scène, la désormais mémorable scène du centre commercial, BJH convoque tout son cinéma. « Le monstre » met en péril la société de consommation en brisant tout sur son passage comme dans The Host, il avance guerrier, militant comme dans SnowPiercer, il prend la forme d’un combat, celui d’une jeune fille pour sa sœur, comme celui de la mère pour son fils déficient mental dans Mother, un Barking Dog devenu un cochon péteur. La séquence inouïe est conclue par une révolution qui proteste sans violence, une révolution de parapluies. C’est beau un parapluie qui s’ouvre pour arrêter une fléchette hypodermique.
 
BJH convoque son cinéma et continue de se placer au-dessus de la mêlée en distribuant les mauvaises notes. Au premier rang, les industriels cyniques qui regardent la cavalcade d’Okja sur un écran en se souciant des conséquences d’une mauvaise publicité (clin d’œil à la photo de la capture de Ben Laden dans la désormais célèbre « situation room »). Il n’épargne pas les narcisses du show-business qui se mettent aux services des causes contre rémunération : Jake Gyllenhaal en vétérinaire vedette hystérique qui tient plus de Josef Mengele que d’Alain Bougrain-Dubourg. Et que dire du Front de Libération Animale, masqués comme des lâches, s’évanouissant à force de ne pas se nourrir pour diminuer leur empreinte carbone, mentant pour justifier leurs actions, obsédés par les coups d’éclats et les mises en scènes. 
Le FLA n’est pas du goût de BJH le sage, il ne se bat pas pour les cages soient vides mais pour qu’elles soient plus confortables. C’est là toute la différence et le principal écueil de ce manifeste militant qui tient plus de la farce que de la fable.
 
 
Végan, Antispéciste et permaculture tant qu’on y est !
On a lu beaucoup de choses sur Okja depuis sa projection cannoise. Passons la polémique de la chronologie des médias dont se fout bien le public et qui ne concerne que les exploitants. On a par exemple entendu que c’était un film anticapitaliste, bon peut-être, ça critique la recherche du profit d’une grosse multinationale… le film est financé par Netflix ceci dit. Ensuite, on découvre qu’Okja est un film antispéciste, Aymeric Caron doit être content pour son bouquin mais Peter Singer doit lui avaler de travers. L’antispécisme revient à ne pas faire de distinction en fonction des espèces. Zootopie était un film antispéciste, pas Okja qui lui distingue les animaux en fonction de leur utilité. Le cochon élevé par la petite fille est un ami, la poule et le poisson des aliments. Le film est encore moins végan ou végétarien pour les mêmes raisons. Non Okja est avant tout un film qui dénonce l’exploitation industrielle. La troisième partie qui pénètre, à l’instar de L214 et ses caméras cachées, dans l’intimité crasse des abattoirs rappelle la phrase de Paul McCartney « si les abattoirs avaient des murs en verres, tout le monde serait végétarien ». Pourtant si BJH réussit cette séquence déchirante en la rapprochant d’un génocide et qu’il la conclut avec un pessimisme de façade, on ne peut s’empêcher de douter de l’efficacité de sa démarche quand il affirme qu’il n’est lui-même pas végétarien. Dénoncer la mort industrielle mais tolérer celle à dimension humaine c’est justifier la mort. Une mort provoquée reste une mort et aucun animal ne la souhaite. BJH a un train de retard, il n’y a pas de viande heureuse, il n’y a pas à respecter ce qu’on mange puisqu’on peut s’en passer. Il tend à vouloir prouver le contraire un peu maladroitement. On le préfère virtuose metteur en scène que conteur moraliste. Car il avance sur le terrain moral avec la finesse d’un pachyderme. 
 
NB: Memories of Murder, premier chef d'oeuvre de Bong Joon-Ho est à redécouvrir en salles à partir du mercredi 5 juillet.

Durée : 01h58

Date de sortie FR : 28-06-2017
Date de sortie BE : 28-06-2017
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Isaac
30 Juin 2017 à 14h18

Étonné que "Gorge coeur ventre" ne soit pas évoqué ici... parce que quand on parle de film antispéciste, bouleversant, sans compromis, tout en réussissant à être sublime (avec l'effroi qu'implique le sublime), ben y a quand même eu ce film il y a quelques mois. Qui a en plus eu le prix Louis Delluc du premier film (étonnant pour un film si radical à la sortie si petite). C'est pas rien.
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Critique mise en ligne le 30 Juin 2017

AUTEUR
Cyrille Falisse
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Créateur et rédacteur en chef du site, j'ai toujours eu deux maîtresses : l'écr...
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