Critique de film
Nocturama

Des jeunes gens prennent le métro, en sortent, empruntent des correspondances, jettent leur téléphones, se croisent, se séparent. Dans une chorégraphie muette du chaos à venir ils sont en train de commettre un attentat. Sans commentaire, sans raison, sans violence. Ainsi s’ouvre Nocturama, par cette longue séquence aussi curieuse que fascinante qui poétise par l’abstraction le geste révolutionnaire. A l’agitation initiale de cette première partie se substitue dans un second mouvement le statisme de l’attente et du désœuvrement (forcément plus long). Les jeunes se réunissent dans un grand magasin fermé. L’action est faite, il ne reste plus qu’à attendre les conséquences et retourner se fondre dans la masse. Dans le terrain de jeu du grand magasin fermé, la jeunesse s'épanouit. Symbole de la grande consommation, symbole de ce qu'ils ont attaqué, le grand magasin est comme le ventre qui les digère et va les dissoudre. Rapidement ils se font assimiler à leur époque consumériste (plan absolument génial où un des personnages tombe nez à nez avec un mannequin habillé exactement comme lui) et tombent sous le chant des sirènes des objets, vêtements et autres biens matériels qu'ils n'auraient jamais pu se payer. Leur engagement initial (que l'on devine anticapitaliste) est resté à l'extérieur du bâtiment. A l'intérieur, ils ne sont plus que des consommateurs comme les autres. Assez intéressant de rapprocher le film d'un autre film se passant dans un centre commercial: Zombie (Dawn Of The Dead) de George A. Romero. Ici aussi des "résistants" se protègent des assauts des zombies extérieurs (même si le film montre bien que la distinction intérieur/extérieur est beaucoup plus poreuse que chez Romero). Et si il travaille intelligemment à faire sortir les personnages de leurs conditions (ici un jeune de banlieue travesti qui fait du playback), le film les y replonge aussi cruellement (l'inévitable Scarface, la misogynie, la fascination pour la violence...). C'est là que la poétique du film en prend un coup, dans cette manière de vouloir poser un regard mature sur la situation qu'il dépeint, en voulant tout à la fois filmer des héros mais aussi des jeunes d'aujourd'hui.

Bonello fait une première grosse erreur avec une maladroite tentative de flash-back qui montre comment les membres du groupe se sont rencontrés et comment ils ont décidé de commettre leurs actions. Or, il y a à l'intérieur même du flash-back une ellipse bien commode qui nous dissimule ce choix, cette décision. On les voit vaguement se rencontrer et dès la scène suivante, ils sont en train de discuter explosifs et plan d'action. Entre les deux, on voit uniquement celui qui semble être le meneur (Vincent Rottiers, très bon comme le reste du casting) voir un article sur Internet à propos de la fermeture d'une branche d'HSBC qui va faire 50.000 chômeurs. Déjà, il y a là selon moi une forme de lâcheté du cinéaste, qui ne veut pas donner d'explications mais finit par tout de même en donner, et de manière un peu courte. Ce sont donc des jeunes désenchantés par l'économie actuelle qui, galvanisés par un leader charismatique, décident de tout faire péter. Sauf qu'ils ne font finalement rien péter. En en faisant des terroristes «propres», ils échappent soudain à un jugement qui les condamnerait d'emblée. Au contraire même, on finit presque par trouver qu'ils ont bien raison de secouer ce système pourri de l’intérieur. Seulement, Bonello reste toujours dans cet entre-deux un peu étrange où ces jeunes gens sont à la fois des héros de cinéma mais aussi des coupables. Son regard n’est jamais tranché et il y a chez lui une fascination qui semble purement esthétique pour ce que cette jeunesse représente, son énergie brute mais en surface. Lorsqu’il s’agit de les faire s’exprimer ou de les inclure au sein d’une organisation sociétale, c’est plus maladroit (comme ce moment raté où soudain l’un d’eux parle inutilement de religion).

Bertrand Bonello fait une seconde erreur presque rédhibitoire, sûrement problématique. Difficile d’en parler ouvertement dans une critique car elle intervient dans les dernières minutes du film. Contentons-nous de dire qu’elle représente une vision de la société très partiale et étrangement dénuée de nuances. Pas dans un geste fort et dénonciateur mais dans quelque chose de très puéril, presque adolescent.  On pense d’ailleurs une nouvelle fois à Romero et à la fin de La nuit des morts-vivants, mais loin de sa portée politique.


Lors de la projection, Bertrand Bonello a dit en introduction "ce n'est que du cinéma". Le problème c'est que le film se déroule dans une France gouvernée par François Hollande (son portrait est au ministère) et où Manuel Valls est premier ministre (il est oralement nommé). A partir de là, la société que représente le film est notre société contemporaine. La représentation qu’en fait le cinéaste devient alors une espèce de démonstration démagogique très désagréable. Elle dénote surtout un manque de finesse assez surprenant de la part du cinéaste. On comprend mal ce qu’il a cherché à nous dire dans ces dernières minutes et le film s’achève sur un goût bien amer qui gâte ce qui a précédé. 

On retiendra l’élan purement esthétique et poétique du film vers l'action révolutionnaire ainsi que sa construction chorégraphique digne d’un ballet, bien aidée comme toujours chez le cinéaste par une excellente bande originale (de Willow Smith à Blondie en passant par le thème d'Amicalement Votre). Amusant d’ailleurs la parenté inattendue du film avec Holy Motors de Leos Carax qui ont tous deux été tourné à La Samaritaine et où l’on retrouve cette idée d’un cinéma chorégraphique et musical. Cependant, même en prenant du recul et en essayent d'occulter cette dernière partie écœurante, le projet est un peu raté, loin de la radicalité que promettait son pitch. On a un peu le sentiment que Bertrand Bonello et son équipe se sont arrêtés en chemin, effrayés par leur propre sujet, et qu’ils finissent par délivrer un film tiède. Un comble.

Durée : 2h10

Date de sortie FR : 31-08-2016
Date de sortie BE : 07-09-2016
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 13 Juillet 2016

AUTEUR
Grégory Audermatte
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