Critique de film
Nahid

Après avoir divorcé de son mari junky, Nahid a obtenu la garde de son fils Amir Reza. La chose est rare en Iran, et le privilège ne tient qu'à condition qu'elle ne se remarie jamais. Mais quand Nahid rencontre un « homme bien » qui désire l'épouser, elle se prend à rêver d'une vie meilleure avec lui, quitte à tout perdre.

Dilemme à l'iranienne

Chaque jour, Nahid prend le bac pour traverser une rivière boueuse et rejoindre l'immeuble où elle habite avec son fils, cohabitation houleuse sans cesse menacée par les loyers impayés. En surplomb, la camera saisit cette traversée d'une rive à l'autre et ce plan récurrent semble à lui seul symboliser une existence ballottée entre deux flots. Car Nahid est prise entre deux tyrans, l'ex-mari et l'adolescent rebelle, et l'amour qu'elle porte au fils semble la ramener inlassablement vers le père qu'elle n'aime plus. Entre les bêtises de l'un, qui préfère la fréquentation des bars à celle de son école privée, et les sollicitations de l'autre, qui veut à tout prix la reconquérir, Nahid épuise une existence qui court après l'argent. L'amour de Massoud ouvre soudain une brèche dans cet univers étouffant. Son calme et sa douceur tempèrent l'agitation inquiète de Nahid. Jeune veuf établi, respecté et respectueux, il veut dessiner pour elle un horizon meilleur. Nahid est un grand film romantique pris dans les filets du drame social. Les vagues sentimentales se fracassent alors contre les digues d'une société rigide qui cloisonne les sexes et referme les possibles. Les convenances, la famille, tout semble s'opposer au bonheur de Nahid et Massoud. Leurs rencontres sur la plage sont ainsi vues à travers les écrans de cameras de sécurité, comme un reflet angoissant d'une société qui surveille, contrôle et s'infiltre jusqu'à régir l'intime. Pourtant, Nahid refuse de choisir entre son devoir de mère et ses désirs de femmes. Elle veut le beurre et l'argent du beurre, prête à jongler entre deux maisons, et à s'empêtrer dans ses mensonges. Nahid n'est pas une sainte (voir interiew Ida Panahandeh) et c'est bien ce qui en fait un personnage fascinant, profondément humain et attachant. Elle fait des promesses en l'air, ment effrontément, bricole avec les règles. Avec une mise en scène agile, Ida Panahandeh quitte la hauteur du jugement moral, pour se compromettre dans le trouble et les remous de cette vie de femme.

Réalisme et résistance

Loin des films politiques de Panahi, réalisés en secret pour un public occidental, Nahid nous offre un bel aperçu du cinéma tel qu'il se fait et qu'il se voit en Iran. Une réalisation qui s'accommode des contraintes de la censure (on ne verra que quelques mèches dépasser sous le voile) et parvient souvent à les faire oublier. Ida Panahandeh s'attaque pourtant pour son premier long métrage à la coutume très polémique du « sighe ». Ce contrat de mariage temporaire, sévèrement critiqué par les associations de femmes en Iran, devient ici un instrument du bonheur, même éphémère, de Nahid et Massoud. Avec ses lumières hivernales, son attention aux détails des lieux et des situations, Nahid semble s'inscrire dans la veine d'un cinéma réaliste qui fait souvent penser à Farhadi. Mais la réalisatrice n'atteint pas la maîtrise de ce dernier dans l'art de construire le drame social comme un thriller et de maintenir une tension jusqu'au bout. Le film souffre notamment de quelques lourdeurs de mise en scène (pourquoi ces ralentis dramatiques qui plombent la narration ?). Pour autant, s'appuyant sur la formidable énergie de son actrice principale Sareh Bayat, la jeune réalisatrice insuffle une fraîcheur inédite au drame. Son film offre l'image d'une résistance joyeuse des femmes, une aspiration presque égoïste à la vie et au bonheur. Contre des lois et règles sociales qui leur sont toujours défavorables, Nahid et son amie opposent leur ironie, leur complicité, et leur joie de vivre. Elles se devinent dans un fou rire qui explose au milieu de la prière, ou par l'achat d'un canapé clinquant quand on est à moitié fauché. La question finale résonne dès lors comme une bravade, un défi lancé par Nahid à une société qui empêche encore les femmes de se réaliser: «Suis-je plus condamnable qu'un mari drogué et joueur, simplement parce que je suis femme ? ».

Durée : 01h44

Date de sortie FR : 24-02-2016
Date de sortie BE : 24-02-2016
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 23 Février 2016

AUTEUR
Anne Bellon
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