Critique de film
Mise à mort du cerf sacré

Après l’excentrique The Lobster (2015), le cinéaste grec Yórgos Lánthimos est revenu en sélection officielle au Festival de Cannes avec Mise à mort du cerf sacré, une relecture horrifique du mythe d’Iphigénie à Aulis avec laquelle il signe son œuvre la plus ambitieuse formellement à ce jour. Son intrigue n’est pas en reste puisqu’il s’est vu attribuer le Prix du meilleur scénario (ex aequo avec A Beautiful Day de Lynne Ramsay, ex-You were never really here). À l’image de sa séquence d’ouverture, le film est une véritable agression sensorielle : une opération à cœur ouvert filmée en gros plan, couverte par une musique classique assourdissante. Tape-à-l’œil, mais forcément impressionnant.

Forme opératique et fond programmatique

Mise à mort du cerf sacré raconte le périple de Steven (Colin Farrell), un chirurgien-cardiologue aisé qui voit régulièrement Martin (Barry Keoghan), un adolescent dont le père est décédé sur sa table d’opération, avant de l’inviter dans sa maison. En réalité, cet ado étrange prépare une vengeance macabre. Comme dans Théorème (1969) de Pier Paolo Pasolini, un jeune homme énigmatique explose la cellule familiale de manière implacable et, ici, ésotérique. Le monde de Lánthimos est fait de hiatus et de distorsions. Son univers froid et aseptisé est composé de règles étranges : ne pas sortir de la propriété familiale dans Canine (2009), l’obéissance aveugle dans Alps (2013) ou l’obligation incongrue de trouver un partenaire sous peine d’être changé en animal dans The Lobster. Le récit a alors tendance à se faire péniblement programmatique bien qu’il file un beau travail pictural sur la place du corps dans le cadre.

L’importance du corps chez le cinéaste

Le cinéaste poursuit son obsession des figures corporelles. Elles sont emprisonnées dans Canine, sportives et dansantes dans Alps, transformées et mutilées dans The Lobster. Le culte du corps chez le cinéaste grec est significatif. Dans Mise à mort du cerf sacré, le corps est le sujet de nombreux dialogues (la menstruation, les poils), mais il est aussi et surtout omniprésent à l’image. Dans le précédent film du cinéaste, Colin Farrell avait déjà pris quelques kilos. Ici, c’est une barbe hirsute qui dévore son visage/image. Le couple Farrell/Kidman, déjà étonnement réuni dans Les Proies version Sofia Coppola (2017), se retrouve ici renversé. C’est Nicole Kidman qui s’avère impuissante et fait mine d’être anesthésiée lors de leurs ébats sexuels. Le corps est cette chose qui dysfonctionne et devient bizarre dans son inertie. De plus, comme dans le cinéma de David Cronenberg, Yórgos Lánthimos fait subir de nombreux sévices à la chair : une mystérieuse et tragique malédiction paralyse les jambes de deux enfants, et celle-ci n’est que l’une des trois phases de la détérioration corporelle. Si les enfants ne peuvent bouger leurs jambes, les yeux des spectateurs, eux, sont grands ouverts et bien réveillés, et l’association d’images « anormales » provoque de véritables visions de cinéma d’une beauté foudroyante, proches de l’art baroque.

Décalage et dissonance

Dans une belle séquence de chant, la jeune Kim (Raffey Cassidy) reprend un tube pop d’Ellie Goulding « Burn », titre à l’origine euphorique, qui devient troublant et menaçant. En effet, tout est abîmé et empreint de mystère dans Mise à mort du cerf sacré, tout « brûle » mais sans feu. Un raccord dans l’axe, une plongée, un regard ou une dissonance musicale, tout confère une inquiétante étrangeté.

Le cinéaste mélange les genres avec une acuité réjouissante : comédie noire, film d’horreur tordu, satire sociale et fresque mythologique. Il rejoue et déforme également le cinéma clinique et chirurgical de Michael Haneke tout en rendant hommage à l’œuvre de Stanley Kubrick. Notamment dans la mise en scène opératique, avec ces longs couloirs filmés au steadycam, ou par une réminiscence d’Eyes Wide Shut (1999) avec la même Nicole Kidman charnelle devant un miroir, ou encore la ressemblance entre Bob (Sunny Suljic) et le petit Danny de Shining (1980). Mais où le réalisateur veut-il en venir ? Cet assemblage de références devient rapidement assez fouillis.

Aux confins du supportable, parfois misanthrope et sévèrement cynique, notamment dans un acte final abject, Mise à mort du cerf sacré propose néanmoins de nouvelles voies artistiques. Yórgos Lánthimos signe un film méticuleux et souvent grandiose, mais la mécanique manque de cœur. Dommage, Mise à mort du cerf sacré a failli être un grand film.

Durée : 01h49

Date de sortie FR : 01-11-2017
Date de sortie BE : 01-11-2017
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 13 Septembre 2017

AUTEUR
William Le Personnic
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Amoureux du cinéma et de l’art pour mieux comprendre le monde, veilleur et archiviste de l’image, c...
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