Critique de film
Mademoiselle

Habitué aux ambiances chargées, frénétiques (et parfois illisibles) dont il habille le cinéma de genre Sud-Coréen depuis deux décennies, Park Chan Wook sort Mademoiselle en Belgique bien après le marasme cannois qui aura soufflé chaud et froid, air et eau sur l’impétuosité déclarée du film. Un indéniable talent boursoufflé qui semblerait désormais dompté.

Park Chan-Wook investit les genres et les sature d’effets de style mais ne s’arrête jamais à cet aspect formel. Chaque décision a un impact sur la sève du film. Tous les travellings virtuoses, les mouvement distordus et aériens, bien loin de n’être que démonstratifs, illustrent les jeux de regards fuyants et voyeurs des différents personnages. Un sentiment d’être épiés ou manipulés, partagé avec le spectateur. La mise en scène épouse donc son sujet, la manipulation facétieuse, pour un cinéma mécanique de genre qui avance fièrement jusqu’à l’efficacité de son suspens. Mais qui permet aussi - par son systématisme - d’investir les affrontements sociaux qu’implique l’histoire et que le cinéma sud-coréen aime tant pousser au premier plan, souvent à travers la possible lecture de sa mise en scène, sans développements à l’extrême. La mise en images d’une relation amoureuse compliquée devient alors la dénonciation d’une occupation (ici collaboratrice) avec les japonais ne profitant qu’aux hommes et à une jalouse fascination culturelle mais jamais aux protagonistes féminins.

Mademoiselle semble passablement irrésumable mais pourrait brièvement se schématiser, sans en déflorer l’intrigue, comme étant un descendant éloigné et féminisé du célèbre film de Losey, The Servant, ou – titres obligent – aux The Handmaid (film coréens eux-aussi). Il est l’adaptation dans la Corée occupée des années trente d’un roman de Sarah Waters :  Du Bout des Doigts.

Chaque scène laisse entrevoir une nouvelle intrigue, une nouvelle inconnue. Entre renversements scénaristiques et rapports humains en permanente mutation, le film avance à force de faux-semblants et de faces cachées. Et si le scénario se permet de se ré-inventer, de reprendre son histoire sous un autre angle (comme l’a tout dernièrement fait de manière plus directement efficace, Sully d’Eastwood) c’est - au-delà du plaisir de laisser traîner les impénétrables doutes - une manière de montrer l’imprévisibilité d’un amour aussi licencieux dans son contexte sociétal et historique. Les personnages - d’une façon ou d’une autre - réprimés peuvent alors espérer s’extirper de leur condition première. C’est ainsi que le désir de fuite naît pour Hideko destinée à l’esclavagisme sexuelle ou au mariage de dépit ou encore pour Sookee cantonnée au néant émotionnel.

Un décorum grandiose et chiadé dont l’unique but - outre son extrême joliesse - sera de se craqueler au cours du film pour laisser transparaître l’horreur que quiconque chercherait à fuir fût-ce par la tromperie, la mort ou les manigances les plus machiavéliques. Le morbide poisseux d’un cachot habitera les geôliers tandis qu’au-dessus toute domination ne sera que ludique et érotique. Une manière de laisser le goût du jeu et de l’ironie chère au cinéaste se répandre à demi cachée derrière la splendeur de la passion amoureuse et charnelle et d’ainsi troquer la ferveur quasi hystérique du réalisateur pour une ardeur plus douce et sensible. Rien n’est plus émouvant que le talent immense mais foutraque d’un seul coup maîtrisé. Son fétichisme - ici très à propos - n’aura jamais atteint un tel degré de beauté. Les accessoires, vêtements, l’architecture des décors sont filmés avec la même précision maniaque que les gestes et les regards. Une mise en forme baroque et une passion obsessionnelle qui rappelle le cinéma d’Argento jusque dans certaines utilisations envoûtantes de la musique. Toutes ces choses faisant de Mademoiselle un film aux références et aux ambitions hybrides (littérature gothique, érotique, Sade, Giallo, symbolisme...) mais tenues pas le style d’un cinéaste assagi.

Assagi, peut être, mais toujours aussi malicieux, anciennement outrancier, extrême, flirtant amoureusement avec le grotesque, il érotise son récit à travers sa mise en scène virtuose dans les instants de tensions, et gracieuse, sans pudibonderie, lorsqu’il s’agit de filmer la chair. Une délicatesse qui poétise jusqu’aux gestes les plus cliniques, caressant autant l’amour avec grivoiserie que le sexe avec délicate tendresse. Park Chan-Wook se place alors non pas comme comte tortionnaire mais comme poète érotomane et ludique d’une éperdue sensibilité.

Mademoiselle est un véritable film féministe et fuyant tout asservissement, à l’image d’une année cinématographique dont certains des plus grands films auront mis en scène des personnages féminins forts, beaux et furieusement éveillés et/ou dans des environnement sociétaux souvent austères et corrompus (quelqu’en soit la façon) contre lesquels il ne faut que se battre. Simplement, fuir son état d’enfermement pour aller contre toute oppression et n’avoir de choix que les siens, en somme, une certaine définition de la liberté.

 

Retrouvez ci-dessous la critique audio du film dans Transmission, le podcast audio du Passeur critique.

Réalisateur : Park Chan-Wook

Acteurs : Kim Min-Hee, Kim Tae-Ri, Ha Jung-Woo

Durée : 02h25

Date de sortie FR : 02-11-2016
Date de sortie BE : 15-12-2016
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 18 Décembre 2016

AUTEUR
Lucien Halflants
[130] articles publiés

Rédacteur aux textes ouverts à travers une forme souvent lyrique. Et puisqu'en matière de perce...
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