Critique de film
Loving

Réalisateur de plus en plus attendu et par conséquent de plus en plus demandé, Jeff Nichols surprend en délaissant la science-fiction de Take Shelter et Midnight Special pour se tourner vers une branche plus émotionnelle et plus réaliste. Présenté à Cannes le film raconte une histoire (vraie) d'amour entre Mildred, femme noire et Richard, homme blanc dans le sud ségrégationniste des Etats-unis.

Il faut reconnaître à Nichols du culot, et une grande audace narrative. Là où les biopics se perdent trop souvent dans des reconstitutions détaillées, qui semblent vouloir imiter et rendre plus vrai que la réalité, le cinéaste va directement à l'essentiel. Droit au but, à l'image de la première phrase du film "Je suis enceinte". Incontestablement, le film est un modèle d'épure et de concision car ici, seule compte la fable, et ce qui est nécessaire à raconter l'histoire. Pas de chichis ni d’esbroufe, pas de scène de présentation ni de répliques inutiles mais des phrases courtes, taillées à la serpe, des mots qui cognent et des silences osés qui créent une terrible pesanteur. Nichols se passe du superflu et de scènes banales pour se concentrer sur son récit et sur la relation qui lie Mildred à Richard. Plutôt que les mots, il choisit de traiter les regards, magnifiques, intenses et chargés de sens. Ceux de Mildred racontent le poids du racisme, et ce qu’est être une femme afro-américaine dans ce sud raciste et conservateur, ceux de Richard le dépit et l'impossibilité de vivre simplement son amour. Le cinéaste traite cette histoire avec humilité et use de longs plans fixes en champs-contre champs. Les plans semblent durer trop longtemps ce qui accentue le mal-être des deux personnages et crée un effet d’étrangeté. Les corps traduisent ce malaise, il suffit de voir comment Richard se tient pour comprendre l’atmosphère et l’époque.


En résultent une grande clarté et une fausse simplicité qui servent une mise en scène limpide et dénuée d'accrocs. Mais le film laisse un sentiment mitigé, car ses qualités indéniables finissent par ennuyer au point d'en devenir des défauts. Malheureusement cette aridité et cette sécheresse lassent au fur et à mesure que le film avance et l'admiration laisse la place à l'interrogation. Pourquoi aimer ces personnages ? Rien ne nous rattache à eux, rien n’attire notre empathie. Ils sont quelque peu écrasés par le poids d'une histoire peut-être trop lourde à porter. Si Ruth Nega semble touchée par la grâce et peut se passer de mots, il est plus difficile d'éprouver de la sympathie pour le personnage de Joel Edgerton qui décoche son premier sourire après une heure quinze de film. Un exemple parmi d’autres, concrétisant le caractère monolithique du personnage.

La deuxième moitié du film, consacrée au procès et au combat mené-et gagné- par les époux devant l’état de Virginie, peine à convaincre tant la distance se creuse entre les personnages et le spectateur, oublié au bord de l'écran. Pas un seul changement de rythme pour un procès peu traité, et qui en devient monotone et convenu. Le film se repose et oublie de traiter les enjeux qui sont pourtant de taille (abolir une loi raciste et permettre aux hommes et aux femmes de s’aimer, sans distinction d’origine). Un léger goût de gâchis pour ce petit film d’un grand cinéaste, qui ne manquera certainement pas de se rattraper en nous émerveillant à nouveau.

Durée : 2h03

Date de sortie FR : 15-02-2017
Date de sortie BE : (date indisponible)
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 16 Décembre 2016

AUTEUR
Julien Rombaux
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