Critique de film
The Lost City of Z

The Lost City of Z. Film fresque, film initiatique, film fleuve – et sur le fleuve – film dense, film épique. Tout a déjà été dit sur le dernier film de James Gray qui résonne plutôt comme une aventure intérieure tiraillée – à l’instar de ses personnages – entre ses désirs et ses ambitions.

Ample et intime, obscur et lumineux, profond mais d’une simple évidence, le film est tout à la fois. Aucune piste ne venant en exclure une autre mais plutôt s'additionner pour en faire un film total. On le sait autant qu’on le sent, c’est un film important et maturé par le cinéaste New-Yorkais qui le porte depuis une dizaine d'années. Prévu initialement avant The Immigrant, il avait été post-posé pour des raisons de production. Annoncé en 2009, le film avait d'abord intéressé Brad Pitt qui devait incarner Percy Fawcett, mais qui s’est finalement retiré pour se consacrer à la production du film. En 2013, Benedict Cumberbatch donnait son accord mais préférait finalement s'envoler vers Doctor Strange. Après un tournage long et dangereux, il est annoncé pour l'été 2016 mais c'est finalement un an plus tard qu'il voit le jour obscur des salles européennes. À l’image de son héros, qui gardera toute sa vie le rêve de découverte d’une cité mystique, c’est donc un projet particulièrement essentiel pour James Gray qui a continué à y croire au fil des années, et ce malgré les désistements et les refus des studios. Le réalisateur déclare en interview que la première version du montage durait 4 heures 30 pour aboutir à la version salle de 2 heures 21 minutes.

L’information est loin d’être anodine tant le film semble avoir saisi la substantifique moelle d'une matière riche et complexe, tant il semble avoir été dégrossi, taillé, affiné pour nous offrir l'essentiel. Chaque plan semble chargé, porte en lui une histoire, des références, des réminiscences de plans qui hantent le cinéaste. Le film baigne dans un climat cotonneux, et les fondus enchainés se multiplient, comme dans une illusion chimérique où le faux semble se mêler au vrai, l’essentiel à l’évanescent. Plongés dans cette jungle où chaque pas peut-être fatal, les acteurs murmurent précautionneusement, ils marchent prudemment et économisent chaque geste. Leurs visages émaciés et fatigués, leurs corps tendus et amoindris, leurs gestes fiévreux sont saisissants. Ils se meuvent dans un environnement enivrant, d’une beauté à couper le souffle. Cette beauté nébuleuse (presque floue par instants), on la doit notamment à Darius Kondji, directeur de la photographie qui magnifie le fleuve et la jungle pour n’en garder que le coeur de ténèbres. Le cadre suffoque, assombri par une fumée légère, une brume disparate à l’intérieur du cadre et sur la pellicule qui lui confère une forme d’extrême mélancolie. Les serpents sifflent et les flèches fendent l’air, la sueur perle sur les fronts, les voix se perdent et les corps tremblent. Le réalisateur plonge ses comédiens et le spectateur dans un climat vaporeux et hypnotique où tout semble ralenti, comme pour mieux les surprendre. Tout baigne dans un halo trouble et mystérieux, comme cette rencontre sur le bateau entre Percy Fawcett (Charlie Hunnam) et Henry Costin (Robert Patinson): le cadre penche, la fumée s’égare lentement et les deux futurs amis se rencontrent par les coups.

On pense à Aguirre, la Colère de Dieu ou à Apocalypse Now mais James Gray, bien trop doué pour en rester aux références, caractérise et rassemble ses personnages dans un désir quasi uniforme et irascible d’aller toucher leurs rêves ou plutôt leurs désirs intangibles. Comme chez Dostoievski - dont le cinéaste est un admirateur (Two Lovers est une variation autour des Nuits blanches) - les héros sont obstinés, obsédés et ils ne seront apaisés qu’en allant au bout de leur quête, de leur appel d’ailleurs, d’opposé, au risque de basculer dans la folie. Ce sont les frères et les cousins qui luttent contre ce qu’ils sont, contre leurs ressemblances dans les premières oeuvres, c’est Joaquin Phoenix brûlant d’amour pour Gwyneth Paltrow, le désir inaccessible mais vital dans Two lovers, c’est Marion Cotillard rêvant d’une Amérique et de la liberté qu’elle lui représente et lui manque dans The Immigrant et c’est aujourd’hui Charlie Hunnam véritablement possédé par sa cité perdue comme le graal au bout d’une quête aussi concrète que métaphysique. L’homme semble mystérieusement destiné à la trouver et y est attiré sans raison concrète. Et lorsqu’il semble brièvement s’en détacher, c’est une voyante russe, prisonnière lors de la guerre, qui le ramène vers ses égarements vitaux: «Vous illuminerez le monde», dit-elle.

Car il y a chez Percy Fawcett une soif de reconnaissance et de réussite, un besoin de dépasser le rôle social dans lequel on tente de l’engoncer. Son honneur est entaché par la réputation de son père, joueur et buveur. Fawcett veut échapper à la punition de l’arbitraire hiérarchie sociale. Il est conscient que cette mission - pour laquelle il doit cartographier une région alors inconnue située entre la Colombie et le Brésil - est sa dernière chance de gravir les échelons. «Ma réputation d’homme dépend de notre réussite», dit-il à son complice Henry Costin. Partir, soit laisser sa femme et son jeune fils qui risque «de ne plus le reconnaitre». Mais cette envie devient motrice dans son choix d’abandonner sa famille pour la jungle venimeuse. Si la première expédition est avant tout une façon d’exister, elle devient rapidement un besoin fondamental intime et humaniste de découvrir, de s’ouvrir à soi et à l’autre, pour comprendre et pour s’explorer. Le trajet se fera alors métaphorique et les rivières intestines prendront leurs airs de chemins émotionnels et psychiques. Le besoin de reconnaissance alors oublié, il est maintenant mû par le désir de découvrir cette cité dans laquelle des indiens auraient vécu. Toutes les scènes de rencontres avec les autochtones, aussi succinctes qu’intenses, sont formellement splendides. L’émotion vogue entre la tension que peut dégager l’inconnu et la fraternité que l’on sent possible. Fawcett – en progressiste qu’il est - est fasciné par ces indigènes et leur humilité qu’il compare aux colons anglais prétentieux et arrogants. C’est ému qu’il découvre un opéra en pleine brousse avant de découvrir la manière qu’ils ont de «cultiver la jungle».

Mais s’il est visionnaire dans son rapport avec ce monde nouveau, il réagit de manière expéditive avec sa femme qui doit rester à la maison et qui ne peut l’accompagner car il estime avoir besoin d’elle en Angleterre et que «la femme au foyer est la pierre angulaire de la civilisation». Cette relation des contraires, qui fait chacun des personnages du cinéma de Gray; ses pareils qui s’éloignent et se ressemblent entre attraction et répulsion ou amour et haine ne font pas défaut à ce film-ci, et ce jusque dans son dernier plan, l’un des plus beaux du film, qui sublimera leur amour toxique mais sans faille par une comparaison quasi mystique. Il faudra attendre que Fawcett revienne de la guerre, blessé et désespéré à l’idée de ne plus jamais retourner dans sa jungle, pour voir son fils – qui lui reprochait de laisser sa famille pour les indiens - revenir vers lui et lui proposer, comme une extension de son corps et de son esprit mû par la même immuable nécessité, de l’accompagner pour une dernière expédition. C’est ensemble qu’ils approfondiront leurs questions pour tenter d’y répondre. Lorsque le père dit à son fils: «Nous connaissons si peu du monde. Mais nous avons fait un voyage que peu d’hommes peuvent imaginer.», il résume toute l’ambiguïté du film. En peu de mots, c’est tout un courant philosophique qu’il résume ainsi que toute une relation père-fils qui après la haine, donnera la découverte et l’amour dans l’inconnu, dans l’abandon à l’autre, à un même idéal. Car, comme tout grand cinéaste, Gray sature son film de détails minutieux qui approfondissent son propos. Pour signifier le temps qui passe et la mort de certains accompagnateurs, il filme un corps jeté dans l’eau. Lorsque le guide indien qui les accompagne s’en va furtivement, et que ses complices apeurés s’en exclament, Fawcett déclare simplement, dans un murmure: "Il nous aura déjà menés jusqu’ici". Sans en faire un évènement ni un drame, Gray nous donne à voir, par une psychologie minimale, toute la complexité de son personnage principal. Le mimétisme métaphorique du dernier plan montrant Nina qui – foudroyée par l’émotion – pénètre la jungle maitrisée d’une serre anglaise...

Et voilà l’œuvre représentée par le Z à jamais perdu ou retrouvé, comme un trajet infini mais éteint entre plusieurs points espacés. Une lettre comme une structure à suivre pour le film et ses héros. D’abord visuellement, philosophiquement, mystiquement ou psychologiquement, il représente ce voyage que la jouissive scène finale ne suffira pas à clore. Bien sûr, il y a un rapprochement vers l’aboutissement métaphysique de la quête mais la seule réponse restera éternellement intangible. Le voyage résonne plus comme une une ré-invention de soi, un retour aux sources, une renaissance littérale comme semble le laisser comprendre l’une des affiches du film. (On peut y voir Fawcett à contre jour, déterminé à pénétrer un interstice ogival). Et c’est ainsi que la conclusion, aussi ouverte soit-elle, offre ce sentiment d’apaisement malgré la douleur de ce renouveau dans l’inconnu. La réponse se trouve bel et bien dans la découverte, l’attirance, le désir, les rêves et les mouvements, qu’ils soient de corps ou d’esprit.

Un texte de Julian Rombaux et Lucien Halflants.

Durée : 2h21

Date de sortie FR : 17-03-2017
Date de sortie BE : 17-03-2017
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 24 Avril 2017

AUTEUR
Lucien Halflants
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Rédacteur aux textes ouverts à travers une forme souvent lyrique. Et puisqu'en matière de...
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