Critique de film
Les Misérables

Sous le débit cinématographique immaîtrisable surgissent inévitablement des bancs de navets. Nous ne sommes d’ailleurs guère épargnés en ce début d’année. Plus rarement, mais de manière affirmée, tel le souvenir d’une douleur lancinante, le cinéma nous propose des œuvres formellement ambitieuses mais qui peuvent provoquer des réactions violentes. Cette violence peut se manifester sous la forme d’une nausée, d’un étourdissement, d’une migraine, voire, à l’extrême, d’une crise de claustrophobie. Tendu sur son siège, terrassé par la nullité des images et le son strident qui s’en dégage, le spectateur prisonnier du piège cinématographique n’est pas toujours condamné à attendre la fin de la séance de torture, il peut s’en aller en soufflant et en faisant du bruit dans l’allée pour expulser sa frustration. Le critique quant à lui, par déontologie sans doute et honnêteté du jugement, ne peut y échapper. Il doit tenir jusqu’à la fin. Pourtant au bout de 30 min, la messe était dite pour Les Misérables de Tom Hooper.

30 minutes étaient suffisantes mais il fallut encore attendre deux longues heures de film musical grotesque, dégoulinant de pathos et d’outrances, deux heures avant d'être autorisé à fuir cette bouffonnerie. Un film construit sur des emphases, élevé sur des barricades de kitsch. On était prévenu : les américains qui s’attaquent à Victor Hugo en s’inspirant non pas du roman mais de la comédie musicale qui cartonne Outre Atlantique depuis 1987, ça ne présageait rien de bon. Universal a mis à la barre le consensuel Tom Hooper (3 films à son actif seulement) dont l’ampoulé Discours d’un roi avait remporté en 2011 l’Oscar du meilleur film soulignant une nouvelle fois le caractère hérétique de cette cérémonie. Tom Hooper qui continue à l’instar de Resnais (autre exemple de film exaspérant l’année dernière avec Vous n’avez encore rien vu) de tisser un pont entre le théâtre et le cinéma ne s’en sort pas trop mal dans les premiers instants du film, sa mise en scène classique privilégiant la profondeur de champ fait bonne figure et permet d'apprécier autant les décors démesurés que les extérieurs naturels. Le film démarre d’ailleurs par une immense scène d’amarrage d’un bateau dans le port de Portsmouth où des esclaves enchaînés entonnent l’air de Look Down, seule chanson potable de cette affreuse bande originale (super idée de cadeau pour un collègue partant à la retraite et que vous avez détesté pendant de longues années sans jamais avoir le courage de lui dire en face). La caméra plonge à hauteur d’homme après avoir survolé la scène. Accrochés à leurs cordes, les figurants tiennent bons sous la houle qui se déverse à leurs pieds et l’embrun qui leur fouette le visage. Au milieu d’eux, on découvre le bon Wolverine, émacié et malingre. Il donne de la voix, look down, look down, il y a du rythme, on tape du pied. Hugh Jackman en Valjean ! Fallait y penser.

Tom Hooper a-t-il d’ailleurs eu le choix ? Le casting était plus évident que pour n’importe autre quelle autre grosse production. On compte évidemment sur la notoriété des acteurs mais surtout sur leur capacité à chanter en direct parce que le réalisateur ne voulait de voix enregistrée, déjà que le film ressemble à un décor, il ne valait mieux pas qu’il sonne comme un CD. Ca permet aussi de faire plus facilement le tri… Quoique finalement, aux US on apprend à chanter à l’école non (cfr Fame et Glee)? Soit,  Jackman en Valjean donc, Russel Crowe en Javert (façon baryton), Anne Hathaway en Fantine, Amanda Seyfried en Cosette, Sacha Baron Cohen en Thénardier (mais oui) et Helena Boham Carter en Mam Thénardier, sans oublier le brave Eddie Redmayne en Marius. Et force est de constater qu'ils chantent tous comme des crabes.

Originalité de cette comédie musicale, il n’y a pratiquement pas de dialogues parlés. Aïe !!! Qu’on se comprenne bien, je n’ai rien contre les comédies musicales, un de mes films préférés s’appelle West Side Story, j’adore le Rocky Horror Picture Show, je suis fou de Grease et de Hair. Un peu moins fan des comédies musicales post 2000, c’est vrai ! Dans Les Misérables, les seules répliques parlées agissent comme des pistes de lancement pour les innombrables seuls en scène chantés par les comédiens. L'histoire n'est qu'un prétexte à la réalisation d'ignobles clips qui ressemblent à autant de films d'entreprise.

Tom Hooper se caresse devant les gros plans de comédiens en train de s’égosiller à s’en faire péter la glotte. A tour de rôle, comme pour justifier leur cachet, les acteurs des Misérables entonnent tous leur petite comptine. Au jeu de la meilleure imitation de Lara Fabian, le prix est remis à Hugh Jackman et Anne Hathaway (à grands renforts de larmes) célébrés cette nuit par les Golden Globe, comme quoi les votants ont encore de l’écume dans les oreilles. C’est finalement celui qui chante le moins bien, Russel Crowe, qui s'en tire avec le plus de sobriété. Tous les autres surjouent théâtralement les émotions pour un concert d’ensemble frôlant la saturation. Plus les minutes avancent plus ça devient insupportable, les décors ressemblent à du carton, la synchronisation numérique est laide, les chants a capella se succèdent, les petites chorégraphies aussi démonstratives que celles de Kamel Ouali aussi. Tout est dans l’excès, dans la surenchère d’émotion, la dramatisation excessive. On peut évidemment accepter le parti-pris de la comédie musicale mais quand elle est à ce point au service de l’émotion elle finit par la noyer sous son ambition. Ce film est un naufrage pour le spectateur.

Il faut reconnaître que l’équipe a dû fournir un boulot titanesque, s’époumoner pour trouver le moyen de s’extraire de l’aspect « planches » de l’entreprise, regorger d’idées pour ces costumes imposants qui traversent sans mesure les périodes de grâce et disgrâce des personnages. C’est à propos confondant de retrouver Helena Bonham Carter dans les scènes dites comiques des Thénardier, seuls instants où on nous propose de sourire dans ce déballage de pesanteur, confondant tant elle a l’air de sortir, avec sa coiffure hirsute et son costume bigarré, d’une œuvre de son époux. Ces périodes de respiration (les scènes dans la taverne des Thénardier) permettent de survivre à cette longue apnée sirupeuse où l’intention est encore plus perceptible que la mise en scène. Ce n’est pas vraiment laid, ni vraiment mal fait, au contraire il y a des scènes assez élégantes, mais c’est gonflant, exaspérant, les morceaux finissent par tous se ressembler dans la bouche de ces mauvais chanteurs à voix qui usent des longs trémolos. L’entreprise est par ailleurs sponsorisée par l’Eglise Catholique, un gage de qualité.

Au bout de 30 minutes donc, vous aurez vu ce qu’il fallait voir… 
- Hugh Jackman confronté à Russel Crowe dans une battle pluvieuse sur l'air de Look Down,
- Hugh Jackman réalisant un exercice de contrition dans une Eglise tout en pleurant ostensiblement (belle mise en scène tournoyante sur cette séquence),
- Anne Hathaway dans son opération ‘I want my Oscar’, tondue comme une traîtresse, s’avilissant dans un bouge infâme avant de céder sous les coups de butoir d’un client et d’être laissée à l’abandon dans un silence religieux (le seul du film pour signifier l’extrême douleur et la solitude de la femme devenue prostituée) avant de chanter elle aussi, en pleurs évidemment, et filmée de si près qu'on se prend à admirer ses amygdales.
Les trois plus belles scènes du film existent dans cette première demi-heure, à l’exception de la scène de la taverne qui reprend à Disney son copyright du travail en musique, le reste du métrage n’est qu’une longue répétition d’intention, les autres comédiens investissant le cadre pour y pleurer quelques larmes sous la pluie ou dans une autre église. Un chemin de croix que ces Misérables.

Bon courage à ceux qui voudront s'aventurer dans cette salle, j'en suis ressorti, sans vous mentir, avec un mal de tête saisissant. Vous ferais-je dès lors l'affront de vous proposer quelques minutes de cette réjouissance ? Allez, parce que c'est vous et que vous ne subirez sans doute pas les 2h37 en salle.

Durée : 2h37

Date de sortie FR : 13-02-2013
Date de sortie BE : 20-02-2013
PARTAGEZ CET ARTICLE
LAISSEZ VOTRE COMMENTAIRE
Nom : (Obligatoire)
Mail : (Obligatoire)
Site web :

Aude
03 Mars 2013 à 12h53

Ah c'est si vrai ! Je n'ai pas l'oreille musicale mais je peux quand même déterminer si une personne chante juste ou faux... Et dans Les Misérables, les voix et les tons grincent tellement qu'il m'était impossible de me concentrer sur le film... Visuellement, c'est joli, les décors et costumes sont beaux. Mais il aurait peut-être fallu faire de ce drame musical un film muet pour préserver les tympans des spectateurs. Autant Anne Hathaway et Amanda Seyfried ne se débrouillent pas trop mal en chant, autant j'aurais aimé mettre des boules Quies dès que Hugh Jackman et Russell Crowe ouvraient la bouche (leur scène de duel chanté est d'un ridicule absolu au passage - comment ont-ils pu croire que les faire chantonner FAUX et en MÊME TEMPS rendrait le tout sympa ?). Pour le reste, je retiendrai avant tout qu'il ne faut surtout pas demander le coiffeur d'Aaron Tveit et que l'on peut tirer sur un enfant avec un fusil sans qu'il ne saigne ou ne ressente aucune douleur (#GoGavroche).

(reprise d'un de mes commentaires laissés sur SC)

Christian Didier
15 Janvier 2013 à 17h31

Respectant pas répétant bien évidement

Christian Didier
15 Janvier 2013 à 17h30

Je pense que le film est certainement de meilleure qualité que cette pseudocritique bourrée d'incompétence journalistique (tout en répétant le fait que l'auteur n'ai point aimé d'ailleurs!)
Critique mise en ligne le 14 Janvier 2013

AUTEUR
Cyrille Falisse
[698] articles publiés

Créateur et rédacteur en chef du site, j'ai toujours eu deux maîtresses : l'écr...
[en savoir plus]

A LA UNE